Recyclage : A la Chapelle-Darblay, on se bat pour sauver la papeterie… et l’économie circulaire

Depuis le 15 juin, la papeterie de la Chapelle Darblay, à Grand-Couronne, près de Rouen, est comme figé dans le temps. — F.Pouliquen/20 Minutes

  • Depuis mi-juin et sa fermeture officielle, la papeterie de la Chapelle-Darblay, à Grand Couronne, est comme figée dans le temps. Mais l’outil industriel est maintenu en l’état jusqu’en juin prochain, ce qui permet d’espérer d’ici là un potentiel repreneur.
  • L’enjeu n’est pas seulement de sauver tout ou partie des 218 emplois directs. Il est aussi d’assurer des débouchés en France pour le traitement de nos vieux papiers. L’usine recueillait ceux de 1.200 collectivités françaises.
  • Il est possible d’éviter ce gâchis, assurent les « Pap Chap », en réorientant la production sur d’autres applications que celle du papier journal. Mais pour l’instant, pas de repreneurs à l’horizon.

« Normalement, il fait une chaleur tropicale et le bruit est assourdissant », lance Arnaud Dauxerre en nous faisant entrer dans l’unité de désencrage de la papeterie de la Chapelle-Darblay. Il faut y voir une immense machine à laver où passent nos vieux journaux, magazines, et autres brochures publicitaires, afin de séparer l’encre et les impuretés des fibres papiers.

Ces dernières peuvent être recyclées et c’est ce que fait l’usine de Grand-Couronne, près de Rouen, pour en faire, de nouveau, du papier journal. « La seule en France à produire du papier journal à partir de fibre 100 % recyclé », vante le représentant sans étiquette du collège cadres au CSE (Comité social et économique) de la Chapelle-Darblay.

Depuis le 15 janvier, la papeterie de La Chapelle Darblay, à Grand-Couronne, près de Rouen, est comme figé dans le temps. Depuis le 15 janvier, la papeterie de La Chapelle Darblay, à Grand-Couronne, près de Rouen, est comme figé dans le temps. – F.Pouliquen/20 Minutes

« Ici, on recyclait le papier de 22 millions de Français »

Mais ce jeudi de septembre, c’est calme plat. L’usine est comme figée dans le temps. Les fenwick garés en ligne, à l’entrée du site, plongent tout de suite dans l’ambiance. Tout comme, un peu plus loin, le vaste hangar vide où arrivaient, il y a peu encore, les déchets papiers issus de la collecte sélective de 1.200 groupements de collectivités françaises. « De Paris, Rouen, Caen, Amiens pour ne citer que les plus grandes, indique Arnaud Dauxerre. On recyclait ici les déchets papiers de 22 millions de Français. Ce hangar, il débordait. »

En septembre 2019 déjà, UPM, le propriétaire des lieux, avait mis en vente l’usine. Avant de la fermer officiellement le 15 juin dernier, « bien que rentable », précisent Arnaud Dauxerre et Julien Sénécal, secrétaire CGT au CSE. Pourtant, à écouter les déléguées du personnel, ce n’est pas tant au groupe finlandais que les 218 salariés de la Chapelle-Darblay – les « Pap Chap » comme ils se surnomment – en veulent. L’entreprise finlandaise « entreprend un virage dans ses activités, résume Julien Sénécal. D’un groupe forestier et papetier, il se tourne désormais de plus en plus vers les métiers de l’énergie. »

Un outil industriel maintenu jusqu’à juin

La Chapelle-Darblay, avec sa production de papier journal, n’est pas dans les cartons. « Il faut dire que le marché décline, à mesure que les médias basculent sur le numérique, rappelle Paul-Antoine Lacour, délégué général de Copacel, l’Union française des industries des cartons, papiers et celluloses. La demande en papier journal baisse de 5 % chaque année en Europe. Forcément, la production suit ».

De là à dire qu’il n’y a plus aucun espoir pour la Chapelle-Darblay ? Les « Pap Chap » ne veulent pas s’y résoudre. Là encore, le ton est donné dès l’entrée sur le site, avec cette immense banderole accrochée à la façade du bâtiment principal, invitant à sauver l’usine, « un geste simple pour l’environnement ». Car la papeterie n’est pas tout à fait encore condamnée. Dans les négociations du PSE, les syndicats ont obtenu le maintien en état de l’outil industriel jusqu’en juin 2021. « Qu’il puisse être remis rapidement en route si un repreneur se manifeste dans ce laps de temps, explique Arnaud Dauxerre. C’est notre principal atout. Sous vos yeux, vous avez 500 millions d’euros consentis ces trente-cinq dernières années, dont 300 millions pour notre machine à papier. » Un mastodonte de 110 mètres de long qui permet de transformer les fibres en papier journal.

Des Pap Chap le 17 septembre sur le site de la papéterie. Des Pap Chap le 17 septembre sur le site de la papéterie. – F.Pouliquen/20 Minutes

« Nous cochons toutes les cases de l’économie circulaire »

Mais dans cette course contre la montre, les « Pap Chap » ont souvent l’impression d’être seuls. « Nous aurions aimé, par exemple, qu’Agnès Pannier-Runacher [ministre déléguée chargée de l’Industrie] dise que l’État était prêt à investir pour maintenir l’activité, comme elle l’a fait pour l’usine de Bridgestone à Béthune », lance Arnaud Dauxerre.

Pourtant, la Chapelle-Darblay est dans l’air du temps. Cyrille Briffaut, autre représentant du personnel, en veut pour preuve les nombreuses voix, dont celle d’Emmanuel Macron, qui appellent avec insistance à une nécessaire transition écologique. « Justement, nous sommes dans l’économie circulaire depuis des années, nous en cochons toutes les cases, », insiste-t-il.

L’usine a même sa station d’épuration, un raccordement à La Seine et au rail, par où sont acheminées 40.000 tonnes de déchets papiers, soit 15 % des besoins de la papeterie. Sans parler de la centrale biomasse qui permet de valoriser les déchets générés sur le site – notamment les boues de désencrage – pour produire de la chaleur. « Celle-ci était principalement utilisée dans l’usine comme énergie, mais le surplus était transformé en électricité et réinjecté dans le réseau, explique Arnaud Dauxerre. Cela rapportait un million d’euros à UPM chaque mois. »

La machine à papier numéro 6, la dernière qui fonctionnait à La Chapelle Darblay avant sa fermeture, est désormais plongée dans le noir. La machine à papier numéro 6, la dernière qui fonctionnait à La Chapelle Darblay avant sa fermeture, est désormais plongée dans le noir. – F.Pouliquen/20 Minutes

Un grand vide pour le recyclage de nos vieux papiers ?

Surtout, la fermeture de la Chapelle-Darblay laisse un vide non négligeable dans l’économie du recyclage de nos vieux papiers. « Sur les 1,3 million de tonnes collectées, 250.000 étaient recyclées à Grand-Couronne, soit 20 % du total », indique Olivier Castagno, responsable du pôle déchet à Amorce, associations de collectivités locales dans le domaine (entre autres) des déchets.

Ces collectivités ont dû se mettre en quête de nouveaux débouchés. « Une grande partie de ces 250.000 tonnes est aujourd’hui acheminée à Golbay, dans les Vosges [où se trouve la dernière papeterie en France à utiliser des fibres recyclées pour faire du papier journal], et une autre dans des papeteries européennes, principalement en Allemagne », résume Olivier Castagno.

« Quand on sait que les collectivités clientes de la Chapelle-Darblay venaient principalement du Grand Ouest, on sort un peu de la logique de l’économie circulaire qui s’appuie sur les circuits courts », fait remarquer Stéphanie Kerbarh, député (LREM) de Seine-Maritime, qui tente de porter le sort de la papeterie rouennaise sur la scène politique nationale.

Depuis le 15 juin, la papeterie de la Chapelle Darblay, à Grand-Couronne, près de Rouen, est comme figé dans le temps. Depuis le 15 juin, la papeterie de la Chapelle Darblay, à Grand-Couronne, près de Rouen, est comme figé dans le temps. – F.Pouliquen/20 Minutes

Toujours pas de repreneurs en vue

Ce gâchis est évitable, martèlent les « Pap Chap ». « L’avenir de la papeterie n’est sans doute pas dans la production de papier journal, mais il y a d’autres applications à trouver, estime Arnaud Dauxerre. Il serait possible de transformer notre principale machine à papier pour s’ouvrir au recyclage du carton, un marché plus porteur. Et, en parallèle, de remettre en état de marche la deuxième machine à papier du site qu’on garderait pour le recyclage des vieux papiers. Il est primordial de conserver des débouchés pour ces déchets. » Et si ce n’est pas du papier journal, ça peut être de la ouate de cellulose, qui sert d’isolant dans la construction, ou des emballages en cellulose moulée dont on fait des boîtes à œufs ou des éléments de calage dans les colis.

Pertinent ? « En France, une quarantaine de sites recyclent déjà les déchets papiers et cartons pour ce type d’application, indique Paul-Antoine Lacour. Mais nous restons pour autant un exportateur net sur ces gisements. Sur les près de 7 millions de tonnes de papiers et cartons que nous collections chaque année, nous en recyclons 5,5 millions. Le reste est exporté. Cela montre bien qu’il y a de la place pour de nouveaux acteurs sur notre territoire. »

Le hic, est que ces transformations nécessiteraient de nouveaux investissements à la Chapelle-Darblay – « de l’ordre de 50 millions d’euros », évalue Arnaud Dauxerre – et des travaux – « de dix à quinze mois ». Est-ce cela qui refroidit les repreneurs ? Il n’y en a plus aucun, à ce jour, à l’horizon. Le groupe belge VPK avait bien proposé une offre de reprise avant la crise sanitaire, « mais a depuis renoncé à son projet », indiquait Bruno Le Maire, le 9 septembre, interrogé par Stéphanie Kerbarh en Commission du développement durable. Le ministre de l’Economie assurait toutefois être convaincu que la papeterie de Grand-Couronne avait un avenir et que « nous sommes mobilisés […] pour relancer son activité dès que les conditions économiques le permettront ».

Ne pas attendre l’après-Covid

Ce qui renvoie le dossier à l’après-Covid ? « Cela sera trop tard », fustige Arnaud Dauxerre, qui rappelle qu’en juin prochain, UPM pourra désosser l’outil industriel et le vendre à des ferrailleurs. Du déjà-vu. « UPM avait une usine semblable à la nôtre à Docelles dans les Vosges. Elle l’a fermée puis vendu les machines, raconte Julien Sénécal. Au préalable, l’entreprise avait donné ordre de les saboter pour ne pas qu’elles puissent être réutilisées par un papetier concurrent. »

​C’était à l’été 2017 et l’affaire avait fait grand bruit. A la Chapelle-Darblay, elle est dans toutes les têtes.

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« La Chapelle-Darblay pointe une fragilité de notre économie circulaire »

C’est une chose de demander aux Français de trier leurs déchets, encore faut-il avoir des solutions de recyclage… Pour Nicolas Garnier, délégué général d’Amorce, la fermeture de la Chapelle-Darblay met en exergue « une fragilité de notre économie circulaire ». « Nous ne sommes pas en capacité de maîtriser les débouchés aux déchets que les collectivités trient, parce que nous n’avons pas les capacités de recyclage suffisantes sur le territoire national, regrette-t-il. C’est vrai pour le papier et le carton, mais ça l’est aussi pour d’autres filières, comme celle du verre ou du plastique. »

Le plan de relance est une occasion d’y remédier. Amorce plaide pour qu’on y intègre « la nécessité de réindustrialiser la France en matière d’économie circulaire pour qu’on ait, en France, les capacités de gestion de 80 voire 90 % de nos gisements de déchets. On y est très loin aujourd’hui. » Le 9 septembre, devant la commission du développement durable de l’Assemblée nationale, Bruno Le Maire a assuré que c’était bien un des enjeux du plan de relance : « Mettre en place une filière de recyclage très ambitieuse qui pourra profiter du Programme d’investissements d’avenir. » Arnaud Garnier invite à aller plus loin encore en élargissant le rôle des REP (Responsabilité élargie du producteur), systèmes par lesquels les entreprises qui génèrent des déchets en France participent à leur traitement. « Mais ça se résume à ce jour au paiement d’une éco-contribution, regrette Arnaud Garnier. Il faudrait aussi que ces entreprises s’assurent qu’il y ait bien une solution de recyclage pour les produits qu’ils mettent sur le marché. Et que cette solution soit la plus locale possible. »

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