Rassemblement national : A Perpignan, la crainte d’un boycott culturel après la polémique des Déferlantes

De notre envoyé spécial à Perpignan,

Le cœur des Perpignanais vibre plus pour Barcelone que pour Paris. En été, on se plaint de la lenteur des touristes de la capitale sur les routes et le reste de l’année, de leur air hautain. On le sait ici, quand la presse nationale se penche sur la ville, c’est rarement pour en dresser des éloges. Dernier sujet en date, le volte-face des Déferlantes, l’un des festivals musicaux les plus importants du département. L’évènement souhaitait poser ses valises et ses concerts à Perpignan (Pyrénées-Orientales, 66), avant que deux des groupes majeurs programmés – Indochine et Louise Attaque – refusent de chanter dans une ville pilotée par le Rassemblement national.

En 2020, avec l’élection de Louis Aliot, la cité catalane est devenue la plus grosse ville de France contrôlée par ce parti. « On se doutait que ça ferait des remous », soupire Mickaël, la trentaine et installé ici depuis le lycée. Entre la mairie et les deux groupes, Les Déferlantes ont rapidement tranché : « Pas de festival sans artistes » et bye-bye Perpignan.

Les rapports difficiles entre le RN et la culture

Une décision qui ne surprend pas le politologue spécialiste de l’extrême-droite, Jean-Yves Camus. La culture demeure un domaine où l’opposition au RN s’exprime vivement, note l’expert : « Le monde artistique résiste encore, non seulement par conviction idéologique, mais aussi par crainte. » Car au milieu des années 1990, les villes administrées par le Front national se sont fait remarquer par un grand interventionnisme culturel : « Coupure des subventions, choix dans la programmation, censure…, liste le politologue. Cela a laissé des traces, et la culture a toujours répliqué en conséquence. »

Les Déferlantes au temps d'Argeles-sur-Mer, en 2018.
Les Déferlantes au temps d’Argeles-sur-Mer, en 2018. – Photo by RAYMOND ROIG / AFP

Le conflit ancestral avait jusque-là épargné Perpignan. Mais avec le Déferlantes-gate, Mickaël craint le début des ennuis et l’effet boule de neige : « Le plus dur, c’est le premier artiste à s’opposer. Une fois qu’un a dit  »non », c’est beaucoup plus facile pour les suivants de boycotter aussi. Quand un artiste de gauche va se produire à Perpi, la presse va lui demander des comptes :  »Pourquoi tu acceptes alors qu’Indochine et Louise Attaque ont refusé ? » »

« Laissez-nous au moins les concerts »

Même crainte chez Thomas, 32 piges, bien décidé à rester dans sa Catalogne de cœur. La dernière fois qu’il l’a quittée ? Pour aller à Montpellier en décembre, y voir Orelsan en concert. « Déjà que notre petite ville avait du mal à attirer les gros poissons, si on commence à nous snober politiquement en plus… Je ne vais pas prendre le train chaque fois que je veux me faire un concert. Ni aller voir des artistes qui se la jouent  »bonne conscience » sur le dos du public. » Il regrette presque de nous avoir répondu : « J’espère que ça ne fera pas trop d’émules. Plus on parle d’annulations de concerts dans les médias, plus il y a de chance que cela se propage. »

Et de rappeler que le peintre Salvador Dali a un jour déclaré que la gare de Perpignan était le centre du monde. Reste désormais la peur que plus rien ne gravite autour : « On n’a pas de club de foot, l’USAP – club de rugby de la ville – file en deuxième division, s’il vous plaît, laissez-nous au moins les concerts », supplie-t-il.

Le précédent Visa pour l’image

Les affiches des prochains évènements de Perpignan – Marc Lavoine le 19 janvier, le Jamel Comedy Club le 21, Bigflo et Oli le 2 février et même Médine le 7 avril, qu’on peut difficilement qualifier de proche du RN – prouvent bien que la vie culturelle n’a pas détalé.

Visa pour l’image, fierté de la ville et festival de photojournalisme reconnu internationalement, illustre le mieux cette acceptation. Pourtant clairement orienté à gauche toute, l’évènement n’a pas bougé de la cité catalane après 2020, malgré les propositions d’autres villes pour l’accueillir. Louis Aliot avait dès le début de son mandat affiché son soutien à l’évènement, malgré certaines valeurs aux antipodes. Le président du festival, Jean-François Leroy, avait indiqué en 2020 au Monde : « Le maire a dit qu’il continuerait à soutenir Visa et sa liberté éditoriale. Pour moi, il y a une ligne rouge à ne pas franchir, et je dénoncerai toute tentative de censure. » Une non-question jure André Bonet, adjoint à la culture à la mairie de la ville : « Il n’a jamais été envisagé d’exercer la moindre action contre la culture. Jamais nous n’avons touché à Visa pour l’image. Il en était de même pour Les Déferlantes. Même si on sait leur positionnement contre le Rassemblement national, il ne nous serait pas venu à l’idée d’interdire Indochine. »

Dos rond du monde artistique

De son côté, le monde artistique se la joue profil bas. La Casa Musicale, l’une des principales associations de la ville, nous rétorque gentiment qu’elle serait bien heureuse de nous présenter ses évènements « dans un autre cadre que polémique ». Egalement sollicités, le palais des congrès et le théâtre de l’Archipel, les deux salles évènementielles, n’ont pas souhaité répondre. En off, un directeur d’association chuchote : « C’est beau le romantisme, mais on ne va pas prendre le risque de se priver de subventions essentielles à notre survie juste par idéologie. Le RN est là, autant faire le dos rond et espérer qu’il déguerpisse dans quelques années. »

Il faut bien vivre avec son temps, plaide le directeur de l’association : « On pouvait facilement boycotter l’extrême droite y a vingt ans, quand elle était ultra-minoritaire. C’était un positionnement qui ne coûtait rien. C’est plus difficile en 2023, quand ils font 41 % au deuxième tour de la présidentielle. »

Affaire de génération

C’est ce que croit aussi Marlène, 28 ans, en train de siroter son café dans un bar, pour se protéger de la tramontane qui sévit. « Boycotter, c’est un délire de l’ancienne génération. Les artistes actuels s’en fichent. Regardez la programmation des Déferlantes, personne chez les jeunes n’a levé le petit doigt quand la ville de Perpignan a été annoncée comme ville d’accueil. Ils sont bien gentils Indochine et Louise Attaque, mais ce ne sont pas eux qu’on va voir en concert », indique la jeune brune.

Jean-Yves Camus partage le constat : « Les nouvelles générations d’artistes sont beaucoup moins dans la confrontation directe avec l’extrême droite. Beaucoup n’ont pas connu l’interventionnisme du FN dans les affaires culturelles. »

Boycotter, pour aller où ?

La situation économique laisse moins d’espace pour l’idéologie, plaide Jean-Yves Camus : « La culture se remet difficilement des années Covid. Boycotter peut coûter cher à une carrière ou à un festival », un luxe que beaucoup ne peuvent plus se permettre. Marlène rajoute une touche de café noir et de scepticisme sur ce « boycott » auquel elle ne croit définitivement pas : « Ce que beaucoup pensent, c’est que zapper Perpignan arrangeait tout le monde pour les Déferlantes. Le lieu choisi, le parking du Parc des Expositions, était pourri. Le RN n’est qu’un prétexte. »

A la mairie, si on dit regretter la décision d’Indochine et de Louise Attaque, on ne craint pas de vague : « Les autres artistes savent faire la part des choses », assure André Bonet. Et reste la question : ne plus venir à Perpignan, mais pour aller où ? Dans le département, comptez quatre sièges sur quatre aux législatives pour le Rassemblement national en 2022, une entrée en conseil départemental la même année et un parti qui se revendique comme première force politique des Pyrénées-Orientales. L’adjoint se montre confiant : « Soit il n’y a plus aucun festival ou concert dans tout le 66, mais j’en doute, soit les artistes viendront ». Preuve en est, les Déferlantes n’ont pour le moment pas annoncé de nouveau lieu pour leur festival.