Qu’est-ce qu’une réunion non mixte ?

Manifestation de l’UNEF, illustration — Bertrand GUAY / AFP
  • En proposant des réunions non-mixtes sur le racisme et le sexisme, le syndicat étudiant de l’UNEF s’est attiré les foudres de LREM et de la droite.
  • De nombreuses accusations de fascime et d’anti-républicanisme tombent. 
  • Mais une réunion non mixte, dans le fond, c’est quoi ?

La mise en place de groupe de parole non-mixte, autour des discriminations sexistes ou racistes, par l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), et la défense de leur tenue par la présidente du syndicat étudiant, Mélanie Luce, n’en finis plus d’alimenter les polémiques. Le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer a notamment réagi, trouvant dans un tel procédé « des choses qui ressemblent au fascisme ».

Mais la polémique a encore pris de l’ampleur lorsque Audrey Pulvar, candidate PS pour les régionales en Ile-de-France, a estimé ce samedi « Que des personnes discriminées pour les mêmes raisons et de la même façon sentent la nécessité de se réunir entre elles pour en discuter, ça ne me choque pas profondément ». Et « s’il se trouve que vient à cet atelier une personne blanche, on peut lui demander de se taire, d’être spectateur ou spectatrice silencieux ». De quoi semer la zizanie à gauche et provoquer un tollé à droite. Mais au-delà des cris d’orfraie, une réunion non-mixte, qu’est-ce que c’est ? 20 Minutes fait le point.

A quoi ça sert une réunion non-mixte ?

Une réunion non-mixte est un groupe de parole autour d’une thématique concernant une partie de la population : le racisme, le sexisme, le handicap, etc. « Cela me permet de discuter, d’exposer des problèmes et de réfléchir à des solutions », liste l’historienne des révolutions et de la citoyenneté et enseignante-chercheuse à l’Université Paris Est Marne-la-Vallée Mathilde Larrere. Cela dans un but « de mieux s’intégrer dans la société par la suite », précise-t-elle insistant sur ce point : « Les groupes de parole non-mixte n’ont pas pour but de s’exclure et ne sont qu’une partie du temps militant ». Le Mouvement de la Libération des femmes (MLF), acté comme étant non-mixte, ne visait pas un idéal de société séparé des hommes par exemple. Tout comme les réunions non-mixtes ayant fait l’actualité se font au sein de l’UNEF, un syndicat ouvert à tous les étudiants et étudiantes.

« D’ailleurs, il ne s’agit que deux réunions par an », soulève l’écrivaine et journaliste Rokhaya Diallo, qui rappelle donc que l’UNEF inclut le reste du temps l’ensemble des étudiants. « La lutte antiraciste se fera avec des personnes blanches comme alliées, la lutte contre le sexisme se fera avec des hommes comme alliés, il ne s’agit pas de bâtir un projet de société sans, mais cela n’empêche pas conjointement d’avoir ces réunions pour pouvoir développer nos problématiques entre nous, entre « expertes » de ces vécus », précise-t-elle. Pour Mathilde Larrere, ces réunions non mixtes – que ce soit des femmes, des personnes LGBT ou des personnes racisées – ont fait preuve au cours des siècles de leur efficacité, « en parlant du problème entre personnes concernées, le développement d’idée va plus vite – il n’y a pas de remise en question, pas d’interférence – et les solutions proposées peuvent ensuite s’implanter dans la société. »

Une pratique tout à fait légale, comme le rappelait dans Libération François Héran, démographe et sociologue au Collège de France : « La loi interdit de recruter des adhérents en fonction de leur origine ou de leur religion si ce critère n’est pas lié aux objectifs de l’association. Elle ne dit rien sur l’organisation interne des groupes de travail. »

Depuis quand cela existe ?

Le phénomène est loin d’être nouveau. Mathilde Larrere indique qu’on retrouve des réunions non-mixtes de femmes depuis au moins la Révolution française, et probablement bien avant. Des groupes non-mixtes uniquement féminins également présents dans d’autres évènements politiques nationaux, comme en 1830 ou en 1848 avec la Commune, mais aussi pour des revendications féministes, par exemple le mouvement des suffragettes (mouvement pour le droit de vote des femmes) ou le MLF dans les années 1960 et 70. « En poussant à peine la logique, les syndicats et les mutuelles de travailleurs sont des espaces de non-mixité sociale, où les patrons ne sont pas admis », rajoute l’historienne.

Pour elle, trouver une date précise de début semble une mission quasi-impossible tant le phénomène est présent au cours des siècles : « En politique, on a toujours fait appel à la non-mixité pour s’organiser autour d’un critère commun afin de trouver la meilleure réponse possible », synthétise-t-elle. Et au sein de ces groupes non-mixte cohabitaient parfois d’autres groupes non-mixtes : par exemple au sein du MLF, des groupes de coordination pour les femmes noires ou des groupes lesbiens.

Rokhaya Diallo développe : « Les personnes racisées se sont toujours regroupées entre elles pour lutter contre le racisme, cela n’avait pas la même résonance qu’aujourd’hui car il n’y avait pas une figure médiatique et politique comme Audrey Pulvar pour en parler, mais cela a toujours eu lieu. »

Est-ce que cela a toujours fait polémique ?

Les groupes de femmes non-mixtes cités plus haut ont tour à tour été interdits peu de temps après leurs créations, exception faite du MLF. « Même celui-ci a énormément fait polémique de par sa non-mixité », appuie Mathilde Larrere, ajoutant que les syndicats et autres organisations réservées à une population minoritaire ont mis du temps à être socialement accepté.

Même constat chez Rokhaya Diallo : « Alors que cela fait aujourd’hui quasi-consensus, les groupes de femmes ou de personnes LGBT étaient très mal perçus il y a encore quelques décennies. Et je suis convaincu que dans quelques années, les réunions non-mixtes de personne racisée n’alimenteront plus de telles polémiques. Il faut juste une habituation médiatique. »

Pourquoi tant de colère contre ces groupes ? Pour François Héran, c’est la faute à une « vision incantatoire de l’idéal républicain ». Une sorte de surestimation de l’universalisme républicain où l’on pense qu’il suffit de se dire universaliste pour gommer certaines discriminations réelles – à l’embauche par exemple. Mathilde Larrere conclut : « C’est justement tout l’intérêt des groupes non-mixte, parler d’une réalité vécue sans que certains la nient. »

 

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