Querelle des bassines: Dans la Sèvre Niortaise, la guerre de l’eau a déjà commencé

Julien Leguet, à gauche, et Cédric, autre membres du collectif, en haut de «la tour de guet» installé par «Bassines non, merci». Dans les Deux-Sèvres, le collectif est opposé au projet de création de 16 bassines d’eau porté par les agriculteurs pour sécuriser leurs cultures. — F.Pouliquen/20Minutes

  • La tension monte peu à peu dans la Sèvres niortaise autour d’un projet de 16 bassines d’eau, de plusieurs hectares chacune, que veut construire une coopérative agricole pour faire face au manque d’eau qui survient désormais presque chaque été.
  • Les agriculteurs assurent que ces retenues d’eau, financées à 70 % sur de l’argent public, permettront une gestion plus durable de la ressource, en stockant l’eau l’hiver pour moins en prélever l’été.
  • De son côté, « Bassines, non merci » dénonce la fuite en avant d’un système agricole intensif. Pour le collectif d’opposants, la priorité est à réduire encore les besoins agricoles en eau, qui ont fortement augmenté après 1980.

Du haut de la tour de guet improvisée, la vue est imprenable sur le champ de blé qui s’étend jusqu’à la haie au loin. Julien Le Guet pointe justement cette ligne. « La bassine ira jusqu’à là-bas, lance-t-il. L’emprise au sole sera de cinq hectares. »

« Bassine » disent les opposants au projet. Dans le camp d’en face, les agriculteurs préfèrent « retenues d’eau ». Les deux mots décrivent une même réalité : la création de réserves d’eau pour des usages agricoles dans le bassin de la Sèvre Niortaise, sur une partie du Marais poitevin. Entourées de digues et de dix mètres de profondeur pour les plus grandes, elles stockeront l’eau puisée dans les nappes et les cours d’eau par des points de captages à proximité.

Le projet, portée par la Coop de l’eau, une société coopérative fondée par des agriculteurs, prévoit de construire 16 bassines, majoritairement dans le sud des Deux-Sèvres. Elles alimenteront en eau 230 exploitations de la région.

Jusqu’à 15 hectares à Amuré

Celle que montre Julien Le Guet, du collectif d’opposants « Bassines non merci », est la n°17, prévue à Mauzé-sur-le-Mignon. Ce n’est pas la plus grande. « La bassine d’Amuré, à quelques kilomètres de là, est prévue pour faire 15 hectares [emprise au sol] », précise-t-il. Mais c’est pour l’instant l’épicentre de la lutte. Parce que Mauzé-sur-le-Mignon est concernée, à elle seule, par trois réserves. Et parce que cette bassine 17 fait partie de la première tranche de retenues d’eau que la Coop de l’eau veut construire.

La ZAD prend forme peu à peu à peu à Mauzé-sur-le-Mignon. La ZAD prend forme peu à peu à peu à Mauzé-sur-le-Mignon. – F.Pouliquen/20Minutes

Les premiers coups de pelleteuses sont attendus vers mars 2020. Mais « Bassine non merci » se tient déjà prêt. D’où cette tour de guet que complète une ZAD (zone à défendre), à quelques pas de là, occupée depuis le 30 juin.

« C’est un début, assure le collectif. Des ZAD pourraient ouvrir à proximité des six bassines de la première tranche dans les prochaines semaines. « Ils n’ont pas intérêt à occuper des champs », rétorque Thierry Boudaud, agriculteur à Amuré et président de la Coop de l’eau. Ambiance.

« Sécuriser les cultures en limitant les prélèvements l’été »

Des deux côtés, pourtant, le constat de départ est le même. Dans ce marais poitevin, deuxième zone humide de France, l’eau manque désormais presque chaque été, nécessitant de restreindre les usages pour les agriculteurs comme pour les particuliers. C’est encore le cas ces jours-ci. « Ici, vous ne trouverez pas de climatosceptiques, prévient Thierry Boudaud. Le constat est implacable : on se rapproche des climats méditerranéens l’été, avec des pics de chaleurs de plus en plus fréquents. Nous n’avons pas changé la date de plantation des semis. En revanche, en une génération, les récoltes ont été avancées d’une semaine. C’est énorme. »

C’est toute la promesse, alors, de ces bassines, selon la Coop de l’eau. Elles permettront de sécuriser les cultures tout en en limitant les prélèvements dans les nappes l’été. Comment ? En remplissant ces bassines l’hiver, lorsque les pluies sont abondantes. « Aujourd’hui, on la laisse filer jusqu’à l’océan sans aucune valorisation », déplore Thierry Boudaud.

Sur le papier, les calculs des porteurs du projet sont enthousiasmants. « Début des années 2000, sur le bassin de la Sèvre Niortaise, nous prélevions annuellement 24 millions m³ d’eau, tout en été, reprend le président de la Coop de l’eau. Nous avons déjà fortement réduit cette consommation et, pour ce projet de retenues d’eau, le volume de référence d’eau prélevable sur l’année est fixé à 12,7 millions de m³, dont 7,5 millions en hiver. »

« Quand on se baignait l’été dans le Mignon »

Julien Le Guet dénonce une escroquerie sur les chiffres, qui permettrait aux agriculteurs de consommer plus d’eau qu’ils ne le font aujourd’hui. « La Coop de l’eau a estimé ses besoins en prenant comme base sa consommation sur les quinze dernières années, commence-t-il. Or, sur cette période, il y a eu de mauvaises saisons avec des prélèvements de l’ordre de 25 millions de m³ les pires années. Dans le projet initial, la Coop de l’eau demandait une autorisation de prélèvement de 18 millions m³. Certes, le volume a été ramené à 12,7. C’est trop, sachant que leur consommation, ces dernières années, s’établissait autour de 10 millions de m³, ce qui est déjà supérieur à ce que le milieu peut supporter aujourd’hui. Et il faut ajouter encore les futurs impacts liés au changement climatique ».

A « Bassines non merci », on regrette alors l’ancien temps, « lorsqu’on cultivait des lentilles dans le marais, qu’on se baignait l’été dans le Mignon [l’un des affluents de la Sèvre Niortaise] et lorsque les prélèvements en eau à des fins agricoles étaient minimes dans le bassin », décrit Jean-Jacques Guillet. L’ancien maire d’Amuré, autre porte-parole du collectif, situe le début de la dégringolade au début des années 1980. « On s’est mis à planter du maïs à tout va, majoritairement destinée à l’export, raconte-t-il. La culture est très rentable pour l’agriculteur, mais elle est aussi très gourmande en eau l’été. »

Conditionner l’eau des bassines à de bonnes pratiques environnementales

Pour les opposants, ces seize bassines symbolisent la fuite en avant de l’agriculture intensive. « Ce système est celui d’une minorité seulement d’agriculteurs du bassin qui cherche toujours autant à se goinfrer d’eau, peste Jean-Jacques Guillet. Et les politiques approuvent. Le projet – estimé à 60 millions d’euros – est assuré à 70 % par de l’argent public. »

Face aux critiques, la Coop de l’eau a revu sa copie. De 19 bassines, le projet est passé à 16 et le volume d’eau prélevable demandé, donc, de 16,8 millions m³ à 12,7. Surtout, Thierry Boudaud parle du protocole d’accord signé le 18 décembre dernier avec les pouvoirs publics** et des associations environnementales. Le document acte le principe de la construction des bassines, en contrepartie de quoi les agriculteurs irriguant s’engagent à modifier leurs pratiques. « Déjà dans la gestion de l’eau, commence Thierry Boudaud. Nous avons réduit nos besoins ces dernières années, en investissant dans des technologies d’irrigation plus précises, ce qui limite les gaspillages, ou en nous orientant vers des cultures moins gourmandes en eau. La culture du maïs a par exemple baissé dans la région. Ces efforts se poursuivront. » Des engagements ont aussi été pris sur la diminution des produits phytosanitaires sur les parcelles ou sur la replante de haies et la protection des zones humides.

Les associations environnementales partagées

Ce protocole d’accord a laissé des traces à « Bassines non merci ». Des associations autrefois soutiens du collectif l’ont signé. C’est le cas de Deux Sèvres Naure Environnement. « L’accord permettra de poursuivre la dynamique engagée ces dernières années dans le bassin, en amenant les agriculteurs les plus irriguant, ceux encore en retard sur les questions de la gestion de l’eau ou de la biodiversité, à revoir leurs pratiques, justifie Yannick Maufras, son président.

Le protocole est clair pour ce dernier : le versement des aides publiques est conditionné à l’engagement de ces bonnes pratiques « et nous pouvons, au moindre écart, sortir de l’accord ». « Bassines non merci » n’y croit pas. « Les contreparties listées ne vont pas assez loin et l’agriculteur n’a besoin de s’engager que sur l’une d’entre elles pour accéder à l’eau des bassines », fustige Julien Le Guet.

Quoi qu’il en soit, pour les collectifs, ces 16 bassines sont la dernière solution à envisager pour gérer la ressource en eau. Il y a bien d’autres pistes à explorer en amont, estiment-ils. A commencer par soutenir et financer des mesures agroécologiques capables de conserver l’eau dans le sol, tout en mettant en valeur les productions locales. »

Une lutte qui en appelle d’autres ?

S’il a perdu des forces en décembre, le collectif assure ne pas avoir perdu la partie et cherche des soutiens bien au-delà de la Sèvre Niortaise. Le week-end dernier, ils étaient sur la ZAD de Notre-Dame des Landes pour y nouer des contacts. Le collectif regarde aussi du côté des autres régions où des agriculteurs portent des projets. En Picardie, en région Centre, dans le Morbihan… « La liste de ces conflits s’allongera encore à mesure que la ressource se fera de plus en plus rare », prédit Julien Le Guet.

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