« Qu’en pense votre mère ? » Le parcours du combattant des femmes jeunes et sans enfant pour se faire stériliser

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Mathilde n’a jamais voulu d’enfant. Mais la jeune femme supporte mal la pilule et le stérilet. C’est pourquoi elle décide, à 27 ans, de se renseigner sur la stérilisation contraceptive par ligature des trompes. L’opération consiste à empêcher les spermatozoïdes d’accéder à l’ovocyte soit en sectionnant ou en coagulant la trompe, soit en y appliquant un clip. La jeune femme rencontre trois gynécologues, elle essuie trois refus. Elle en appelle quinze autres, toujours la même réponse par la négative. L’intervention est pourtant autorisée depuis 2001 pour toute personne majeure qui en fait la demande. Mathilde mettra plus de sept ans à obtenir une contraception définitive.

« Depuis quatre ou cinq ans, on a de plus en plus de jeunes femmes qui nous demandent des stérilisations contraceptives », note Hervé Fernandez, gynécologue obstétricien à l’hôpital Bicêtre, en région parisienne. Parmi les patientes qui lui demandent une ligature des trompes, 5 % n’ont pas d’enfant. Bertrand de Rochambeau, gynécologue obstétricien, connu pour ses positions anti-IVG mais qui pratique régulièrement cette opération, estime même qu’un tiers des patientes qui demande cette opération à moins de trente ans. Et de préciser : « Et un bon nombre d’entre elles n’a pas d’enfant. »

La clause de conscience du médecin

Légalement, rien n’empêche les jeunes femmes dites « nullipares », c’est-à-dire sans enfant d’avoir recours à une stérilisation contraceptive. Seuls critères requis : réaliser un entretien préalable avec un médecin suivi d’un délai de réflexion de quatre mois. A l’issue de celui-ci, la patiente doit revoir le professionnel et donner son consentement éclairé par écrit. L’opération peut ensuite avoir lieu. « La loi l’autorise donc il n’y a donc aucune raison de ne pas la pratiquer », insiste Hervé Fernandez.

Dans les faits, pourtant, de nombreux médecins s’opposent à cette stérilisation contraceptive des femmes. La clause de conscience leur donne le droit de refuser une intervention mais dans ce cas, ils sont tenus de réorienter la patiente vers un autre praticien qui acceptera, lui, de la réaliser. Une obligation peu respectée selon les femmes que nous avons interrogées. A l’inverse, plusieurs d’entre elles se sont vues infliger une leçon de morale ou de vie, parfois sur un air condescendant.

Leïla, qui est d’abord passée par sa gynécologue habituelle s’est vue répondre « il en pense quoi votre copain ? » alors qu’elle était célibataire. Elle a ensuite eu droit à « qu’en pense votre mère ? ». La praticienne lui a même juré que personne ne pratiquerait ça sur une femme de son âge. « Ce n’est pas légal », lui a-t-elle certifié. « Tous les gynécologues que j’ai contactés m’ont dit que j’étais trop jeune pour prendre une décision pareille », insiste Mathilde. Plusieurs d’entre eux lui ont assuré qu’elle pourrait changer d’avis si son futur conjoint voulait des enfants. « Que mon compagnon en veuille ou non, moi je n’en veux pas ! », s’insurge-t-elle.

Le risque de regret

Si certains médecins sont si frileux à l’idée de stériliser les femmes nullipares qui le demandent, c’est parce qu’ils ont peur qu’elles le regrettent un jour. Florence, 32 ans, qui a mis des années avant d’être opérée, a toujours eu conscience de ce risque. « Mais si je le regrette, une seule personne sera malheureuse : moi. Alors que si je fais un enfant et que je le regrette, on sera deux malheureux. » L’argument de l’âge ne convainc pas Bertrand de Rochambeau. « Qui suis-je pour trouver ces femmes trop jeunes ? À partir du moment où je leur ai bien expliqué les conséquences, si c’est ce qu’elles souhaitent, je le fais. »

Une écoute que regrette de ne pas avoir eu Mathilde. « Pour les gynécologues, je n’étais pas en capacité de prendre une décision aussi drastique et importante. Je leur ai dit “ça fait des années que je cherche un médecin pour me faire opérer.” Ce n’est pas une lubie. Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant “tiens, je vais me faire opérer”. » Un argument revient régulièrement chez les femmes s’étant fait ligaturer les trompes ou cherchant à le faire : pourquoi le fait de ne pas vouloir d’enfant suscite un tel débat alors qu’on ne questionne jamais le fait d’en avoir un ?

Si Hervé Fernandez pratique la ligature des trompes chez les jeunes femmes qui le demandent, il estime que certaines pourraient le regretter un jour. Alors pour ne pas réduire à néant leurs chances de tomber enceinte à l’avenir, il interdit strictement aux médecins de son service de leur retirer les trompes et privilégie la pose de clips sur les trompes. Une technique réversible mais pas sans conséquence. Si la femme change d’avis, ils seront retirés et la trompe coupée de part et d’autre. Une microchirurgie permettra de relier les trompes. « Entre de bonnes mains, le taux de succès est de 50 % », estime Bertrand de Rochambeau. La PMA reste également une option possible. « Aujourd’hui les chances pour les jeunes femmes d’avoir un enfant par ce biais sont élevées. »

Une liste de médecins échangée « sous le manteau »

Florence, qui est passée par une amie pour trouver le médecin l’ayant opérée, parle très facilement de sa contraception définitive autour d’elle. Des femmes lui demandent d’ailleurs souvent comment elle a réussi à trouver un médecin qui a accepté de la stériliser. « Aujourd’hui, on se passe les contacts sous le manteau ». 

Pour éviter à d’autres le parcours du combattant qu’elles ont vécu, des jeunes femmes s’étant fait ligaturer les trompes décident d’aider celles qui souhaitent faire de même. Groupes Facebook, thread sur Twitter, liste recensant les gynécologues pratiquant l’opération, tous les moyens sont bons pour s’entraider. Après son expérience désastreuse chez sa gynécologue, Leïla s’est renseignée et a réussi à trouver facilement un médecin qui acceptait de l’opérer sans la culpabiliser. « J’ai réussi à éviter des situations complexes avec les médecins », se réjouit-elle. La preuve, donc, que cela peut parfois être simple.