France

« Quand le développement personnel ne devient pas un endoctrinement sectaire »

Au début de l’année 2025, une jeune femme s’est inscrite à un stage de « développement personnel » proposé par la Greatness Académie. Des proches des personnes embrigadées se sentent démunis face à une emprise qu’ils ne comprennent pas toujours, en particulier lorsque celle-ci se passe sur les réseaux sociaux.


Alexis n’aurait jamais imaginé perdre l’une de ses amies les plus proches de cette manière. Au début de l’année 2025, la jeune femme a rejoint un stage de « développement personnel » proposé par la Greatness Académie, un programme visant à redécouvrir « son potentiel humain ». « Je n’étais pas contre, ça ne m’intéressait pas spécialement, mais je me disais que ça ne faisait de mal à personne », se rappelle-t-il. Jusqu’au jour où elle l’invite à participer.

En se renseignant, il constate que les discours sont trop bien rodés, découvre des sociétés dissoutes puis recréées, des paliers d’engagement coûteux et des retraites à l’étranger, en République dominicaine ou au Pérou, entre membres du groupe. « Là, je me suis dit : il n’y a plus de doute, c’est une secte. » Il tente de convaincre son amie d’abandonner, en vain. « Même avec des preuves, elle m’a menti et a continué à participer aux réunions, déplore-t-il. Quand je lui ai dit que c’était une secte, elle a rigolé. Ils avaient déjà été briefés à répondre à cette question. »

Les proches des personnes embrigadées ne sont ni adeptes ni anciens membres d’une secte, mais ils sont des victimes collatérales de ces dérives. Beaucoup ont assisté avec impuissance à l’embrigadement d’un proche, se sentant démunis face à une emprise qu’ils ne comprennent pas toujours. Surtout lorsque cela se passe sur les réseaux sociaux, sous couvert de bien-être, de coaching ou de développement personnel. Il est parfois difficile de discerner derrière des propos qui semblent bienveillants l’endoctrinement sectaire.

### Du doute à la rupture

Martine* a observé sa fille Camille* changer de discours après un congé parental. À cette époque, la jeune mère a commencé à consommer des contenus de développement personnel sur les réseaux sociaux. Rien de suspect au premier abord, mais sa consommation devient de plus en plus frénétique. Ses parents constatent un changement dans son discours. « Désirez, et vous obtiendrez », « il n’est pas nécessaire de travailler dur pour gagner de l’argent »… Des phrases directement issues de la « Haute école de la manifestation consciente », fondée par Sophie Chague, une créatrice de contenus. Prix d’entrée : 3.300 euros.

Progressivement, le discours de sa fille se radicalise, ce qui inquiète Martine, ancienne professionnelle des ressources humaines formée à l’éthique du coaching. Les parents se sentent impuissants. Ils essaient de discuter, de confronter « sans juger ». Peine perdue. « Elle a commencé à nous dire : « Si ça vous gêne, on ne se voit plus. » » Après des mois de tensions et de relations dégradées, Martine tente de ramener sa fille à la réalité. Elle cite notamment l’analyse de la Miviludes ou d’associations comme l’Unadfi, qui qualifient les tendances auxquelles Camille adhère de dérives sectaires. « Depuis, aucun contact », confie la sexagénaire, peinée.

### Une reconstruction psychologique difficile

Pour Alexis, la tension atteint son paroxysme lorsqu’il apprend que son amie part en République dominicaine pour l’un de ces fameux stages. « Je lui ai pris son passeport pour l’empêcher de partir, reconnaît-il. Depuis ce jour-là, nos rapports sont un peu froids. » Il évoque un avant et un après. Ils continuent de s’échanger des messages et de se croiser, mais il est convaincu que leurs liens ne seront plus jamais les mêmes. « On ne sait jamais si la personne est vraiment sortie, comme un ancien alcoolique », compare-t-il.

Martine décrit quant à elle un « conflit de loyauté permanent », d’autant que Camille est devenue créatrice de contenus de « développement personnel » et vend même des formations pour les « entreprises d’accompagnement fréquentiel ». « C’est notre fille, on veut la sauver. Mais on ne va pas réussir seuls », regrette-t-elle. Avec son mari, ils ont envisagé d’avertir l’ordre professionnel de Camille, mais ont finalement renoncé, craignant de mettre en péril la carrière de leur fille si jamais elle sortait un jour de cette dérive.

« On parle des victimes directes, jamais de ceux qui restent », déplore Martine, qui envisage aujourd’hui de créer un collectif pour les parents de victimes de dérives sectaires. Elle confie avoir dû consulter un psychologue pour faire face à cette situation, peinant à prendre du recul et se sentant complètement « envahie » par l’emprise dont sa fille était victime. Elle compare la perte de sa fille à un « deuil blanc », un concept habituellement utilisé pour décrire le chagrin des proches des victimes d’Alzheimer face à la perte de la présence mentale ou affective.

* Certaines informations personnelles ont été modifiées.