Quais du Polar : Pour Philippe Jaenada, « le fait divers révèle les profondeurs de l’âme humaine »

Dans son dernier livre, Au printemps des monstres (  éditions Mialet Barrault),  Philippe Jaenada retrace l’assassinat d’un petit garçon en 1964 et l’histoire de son principal suspect, Lucien Léger, qui passa 41 ans en prison. Un  fait divers qui a absorbé l’écrivain, au même titre que ceux qui ont nourri ses précédents romans, précis comme des enquêtes policières, l’affect en plus. Philippe Jaenada viendra parler de faits divers en littérature à  Quais du Polar, ce samedi : nous l’avons d’abord soumis à un interrogatoire.

Pourquoi les faits divers, qui sont souvent des drames intimes épouvantables, nous fascinent-ils autant ?

En littérature, tous les romans sont soit des histoires d’amour, soit des drames, qui sont en quelque sorte des faits divers. Aller dans les extrêmes de la nature humaine, que ce soit dans le bon ou dans le mauvais sens, permet aux profondeurs de la nature humaine de s’exprimer, de se développer. D’être visibles, surtout. En plus, pour les faits divers, contrairement à l’amour, il y a une documentation ! Il y a un dossier d’enquête, un dossier d’instruction, un procès – une matière première. Un dossier d’instruction, ça va très, très loin dans l’intime… Et on y découvre des choses que même les proches des protagonistes ne savent pas.

Savez-vous pourquoi certains faits divers vous ont inspiré vos livres plutôt que d’autres ?

Ce n’est pas tellement le fait divers en lui-même qui m’intéresse, mais tout ce qu’il y a autour. Tout ce qui s’est passé sur le moment et dans le temps, les conséquences sur la vie des gens… Et plus il y a de protagonistes, plus c’est varié et intéressant. Moi, si je pouvais écrire des livres sur des sportifs ou des boulangers, ça m’intéresserait autant que sur des gens qui découpent leur voisin en lamelles. J’ai horreur de la violence, de la brutalité… D’ailleurs, dans mes livres, je ne m’attarde jamais sur le meurtre au centre de l’affaire.

Préparez-vous vos romans comme un enquêteur ?

Modestement. Je n’oublie pas que c’est beaucoup plus facile pour moi que pour un enquêteur, un avocat, ou un journaliste de l’époque. Moi, j’ai du recul, et beaucoup plus de temps. J’ai passé presque quatre ans à écrire Au printemps des monstres, alors que les enquêteurs n’ont eu que quelques mois. Dans mes trois derniers livres, c’est la correspondance que j’ai trouvée dans les dossiers qui a vraiment fait avancer mon récit, et le traitement de ces affaires. La correspondance, ce n’est ni policier ni juridique, c’est souvent ça qui fait basculer mon regard sur une histoire. Je suis plus un enquêteur de l’âme humaine, disons. C’est là que j’ai envie d’aller, savoir qui sont les gens, plutôt que résoudre une énigme.

Votre empathie aussi fait la différence avec une simple enquête…

Oui, en tant qu’écrivain je peux me permettre d’aller assez loin dans l’empathie, dans la projection, l’identification à un personnage, ce qu’un policier ne doit pas faire. Et je peux aussi me permettre beaucoup d’hypothèses, de ressenti personnel. Je peux dire de Pauline Dubuisson (héroïne de La Petite femelle, ndlr.) que c’était une fille formidable, sauf que c’est une conviction personnelle, qui n’aurait rien à faire dans un tribunal.

Ça laisse des traces, de fréquenter l’horreur si longtemps ?

Pour Au printemps des monstres, j’ai fait la même chose du matin au soir pendant trois ans et demi. Alors, quand ça s’arrête d’un coup, c’est brutal, forcément. A partir du moment où je me plonge dans ces affaires, c’est presque comme si je fréquentais quelqu’un… Mais je pense encore tous les jours à Luc Taron, à Pauline Dubuisson, à Sulak. Après avoir rendu ce manuscrit, pour la première fois je me suis retrouvé sans savoir quoi faire, pendant deux ou trois semaines je me suis senti vide, mou, fatigué. Mais on reprend vite le dessus !

En commençant un autre livre ?

Par exemple… Un nouveau projet efface toute fatigue du précédent. Là, je suis sur quelque chose de complètement inattendu, l’inverse de tout ce que je voulais faire… Après Au Printemps des monstres, je me suis que j’allais peut-être arrêter les faits divers. Je m’étais aussi dit que j’allais me prendre un an sans rien faire, pour vivre un peu entre deux livres. Et je m’étais juré de ne jamais traiter d’un faits divers actuel. Il y aurait trop de conséquences douloureuses ou déstabilisantes pour les gens mêlés dans une affaire judiciaire.

Et puis… ?

Et puis un type est venu me voir à une signature dans une librairie. Il m’a raconté qu’il allait être incarcéré, que j’étais le seul à pouvoir l’aider. J’ai rencontré sa femme, qui m’a montré le dossier, et je suis en train d’essayer d’aider ce type, avec un court texte de 150 pages pour alerter l’opinion. Ça devrait sortir en octobre. Si je peux l’aider un peu, je ne me vois pas refuser de l’aider au nom de mon confort ou de ma carrière…