Psychiatrie : La méditation est-elle efficace pour lutter contre les addictions ?

Illustration de la méditation. — Pixabay

  • A l’occasion d’un nouvel épisode de notre podcast Sixième Science, en partenariat avec Sciences et Avenir, 20 Minutes se penche sur une pratique très en vogue, la méditation.
  • En Europe, c’est la méditation de pleine conscience qui s’impose depuis une dizaine d’années dans les hôpitaux, mais aussi en ville.
  • Si certains l’utilisent pour améliorer leur bien-être, elle est parfois proposée par des psychologues appartenant au courant de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), pour aider les personnes atteintes de troubles psychiatriques. Et notamment pour lutter contre les addictions.

Comment dix minutes de méditation par jour pourraient vous aider à supprimer le gin ou le cannabis ? Si vous vous posez encore la question, c’est que vous ne faites pas encore partie des Françaises et Français addicts et adeptes de la méditation de pleine conscience. Cette méthode, popularisée par le médecin américain Jon Kabat-Zinn dans les années 1980, invite à prendre quelques minutes pour focaliser son attention sur les expériences internes (sensations, émotions, pensées, états d’esprit) ou externes du moment présent, sans porter aucun jugement de valeur.

Une pratique héritée du bouddhisme qui séduit de plus en plus de psychiatres et de psychologues français, afin de soulager les patients atteints de troubles psychiatriques. Et notamment ceux qui souffrent d’addictions.

Une pratique qui s’installe

« La pleine conscience est efficace en addictologie. D’ailleurs, des programmes spécifiques ont vu le jour pour accompagner les personnes addicts », avance Julie Geneste Saelens, psychiatre addictologue au CHU de Clermont-Ferrand et praticienne en pleine conscience. En effet, le MBRP ( Mindfulness Based Relapse Prevention), un protocole de prévention de la rechute des addictions basé sur la méditation de pleine conscience, en groupe et en général sur huit semaines, est proposé par certains hôpitaux français.

Au départ, le programme s’attaquait à l’alcool, mais quelle que soit l’addiction, le cheminement est le même. « Dans mon CHU, on regroupe les personnes qui ont des addictions avec des produits et ceux qui ont des addictions comportementales (achats, jeux, sexe, écrans…), mais on ne fait pas de différence entre les produits », explique Julie Geneste Saelens. Et question efficacité ? Une étude française, réalisée à Plaisir (Yvelines) pour des personnes alcoolodépendantes, suggère que la consommation d’alcool diminue à court terme et à long terme. Des conclusions peu exploitables au vu du très faible échantillon (14 personnes). Une limite que l’on retrouve souvent pour les études scientifiques sur cette pratique.

Supporter le « craving » sans réagir

Mais la démarche dépasse les CHU et s’invite dans les cabinets en ville. Certains psychiatres conseillent à leurs patients de s’abonner à Petit Bambou, application pour smartphone qui cartonne et propose d’ailleurs un programme pour décrocher du tabac. « Dans l’addictologie, le moment critique, c’est le craving, cette grosse montée d’envie de fumer, de boire, de manger. Or, faire quelques minutes de méditation à ce moment-là permet de lutter contre ce désir impérieux », précise Fanny Jacq, psychiatre qui a lancé Monsherpa, autre application de méditation, rédigée par des psys.

Le patient est invité à se poser et se concentrer sur sa respiration plutôt que de prendre un verre ou un rail de coke. Sans pour autant nier cette envie. « Le grand apport de la méditation, c’est de pouvoir différer la réaction, de limiter l’impulsivité, renchérit Julie Geneste-Saelens. Comme si on pouvait surfer sur la vague du craving. »

Reprendre la main… et reprendre confiance

Si la pleine conscience rencontre un tel écho, c’est aussi parce que beaucoup de patients se méfient des médicaments, de leurs effets secondaires… et du risque d’accoutumance à une nouvelle substance. Prendre du temps pour soi, c’est un effort, mais c’est moins passif qu’avaler des comprimés. « En faisant quelques exercices chaque jour, ils ont l’impression de redevenir acteur de cette lutte contre l’emprise de l’addiction », assure Fanny Jacq. Et regagneraient ainsi confiance en eux.

L’estime de soi serait également boostée par la philosophie de la méditation, qui évite tout jugement. « Les addicts souffrent du jugement des autres et de leur propre sentiment d’échec », constate l’addictologue. « Au point d’entrer dans un cercle vicieux : plus on se sent coupable, plus on va consommer, complète Yasmine Liénard, psychiatre et autrice de A la recherche de son vrai soi, méditer pour trouver sa véritable nature. Tout ce chemin de la compassion peut diminuer les conduites auto-destructrices. »

Avec de l’entraînement, cette pratique pourrait même procurer un bien-être qui n’est pas seulement dans la tête… « Des IRM fonctionnelles ont montré un effet physique et pas seulement psychologique, souligne Fanny Jacq. En effet, se concentrer sur le moment présent apaise la sécrétion d’adrénaline et booste la sérotonine, hormone du bien-être ». « Je me souviens d’une patiente qui fumait beaucoup de cannabis et m’avouait qu’elle retrouvait dans la pleine conscience le même plaisir qu’avec la substance. Cela lui permettait de savourer le présent, mais sans le produit », témoigne Julie Geneste Saelens.

Quelques freins et précautions

Cette pratique se heurte tout de même à certains freins. Tout d’abord, elle n’a rien d’un remède miracle, ne correspond pas à tous les patients et exige de la persévérance. « Les addicts ont un système de récompense dérégulé, et recherchent les émotions fortes, remarque Yasmine Liénard. La méditation étant ennuyeuse au début, beaucoup abandonnent vite. » Et pas la peine d’essayer de passer 20 minutes assis, le dos droit à se concentrer sur ses sensations quand on est en plein trip ou après cinq bières…

« Quand on utilise la méditation, non à visée de développement personnel, mais thérapeutique, il faut que ce soit dispensé par des thérapeutes formés à cette pratique », tranche Julie Geneste-Saelens. Accueillir une douleur, une envie insurmontable tout en restant immobile n’est pas une partie de plaisir. « Petit Bambou, c’est un outil intéressant, pratique car les patients peuvent le faire chez eux, mais ce n’est pas une thérapie, prévient l’addictologue. Ces applications doivent être « managées » par un thérapeute, pour savoir quoi utiliser et comment, comme pour un médicament. D’autant qu’il est assez fréquent que l’addiction cache un trouble psychiatrique. »

Une fois l’addiction supprimée, la schizophrénie ou le trouble bipolaire peuvent en effet surgir brutalement, sous la forme de bouffées délirantes, ce qu’on appelle une  décompensation psychotique. Autre paradoxe, enfin : quand un patient est addict aux écrans, lui conseiller de passer vingt minutes par jour sur son appli de méditation n’est pas forcément indiqué…

Série

« Mental » ou comment aborder les troubles psychiques chez les adolescents

Santé

Santé mentale: Les applications sur smartphone, un soutien ou un danger?

12 partages