PSG-sélection saoudienne : « Ça va devenir un championnat de fous »… Si, si, l’Arabie saoudite est un vrai pays de foot

Difficile de lutter contre les clichés, surtout lorsqu’ils sont entretenus avec autant de zèle. Un magnat saoudien de l’immobilier n’a pas hésité à claquer 2,6 millions de dollars (soit 2,4 millions d’euros) pour assister ce jeudi au stade du Roi-Fahd de Riyad (68.000 spectateurs) au « match cacahuète » entre une sélection de joueurs d’Al-Nassr et Al-Hilal contre le PSG.

Ou plutôt, entre Cristiano Ronaldo, la star payée au prix d’un porte-avions par Al-Nassr, et le tout frais champion du monde Lionel Messi, à la fois financé par le Qatar via son club, et par l’Arabie saoudite, à travers l’office de tourisme dont il est une figure de proue. A ce sujet, on vous invite à regarder les clips de promo où Leo ne ressemble pas vraiment à Leo (doublure, effets spéciaux ?). Fin de la parenthèse.

Boulimie sportive

Si la rencontre n’amène rien à la gloire sportive du club parisien, elle lui apportera quand même plus de 10 millions d’euros dans les caisses. L’affiche de gala s’est retrouvée à guichets fermés quelques minutes à peine après la mise en vente des places selon ESPN, qui évoque… 2 millions de demandes en ligne !!! Elle s’ajoute à une flopée d’événements sportifs passés ou à venir organisés par le régime saoudien, du rachat de Newcastle à la candidature pour la Coupe du monde 2030 en passant par l’organisation d’un Grand Prix de F1 ou les ubuesques Jeux asiatiques d’hiver, prévus en 2029.

Cette hyperactivité illustre la nouvelle politique impulsée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, homme fort du royaume depuis 2017. Au point de donner une image d’artificialité qui ne correspond pourtant pas complètement à la réalité.

L'attaquant franco-malien d'Al-Hilal Moussa Marega (à gauche) contre le défenseur d'Al-Nassr Abdullah Madu, le 19 octobre 2021 lors de la demi-finale de la Ligue des champions asiatique au Mrsool Park, l'enceinte d'Al-Nassr.
L’attaquant franco-malien d’Al-Hilal Moussa Marega (à gauche) contre le défenseur d’Al-Nassr Abdullah Madu, le 19 octobre 2021 lors de la demi-finale de la Ligue des champions asiatique au Mrsool Park, l’enceinte d’Al-Nassr. – Fayez Nureldine / AFP

« Il y a une très grosse culture footballistique en Arabie saoudite, témoigne ainsi le chercheur en géopolitique Raphaël Le Magoariec, spécialiste de la péninsule arabique. Seulement, l’image nouvelle qu’ont voulu impulser les Etats de la région à travers leur politique de « soft power » donne l’impression que tout est nouveau sur le plan sportif, comme au Qatar, à Dubaï ou à Abou Dabi. Or, j’ai assisté à plusieurs derbys qui remplissent les stades et n’ont rien à envier aux ambiances européennes. »

Djeddah et Riyad, les places fortes historiques

Comme ailleurs dans le monde, le football s’est d’abord implanté dans un port, en l’occurrence celui de Djeddah sur la mer Rouge, où ont été fondés les clubs d’Al-Ittihad (en 1927) puis d’Al-Ahli (en 1937, aujourd’hui en D2). D’abord méfiante à l’égard des influences étrangères, la capitale Riyad a fini par céder aux charmes du sport numéro 1 et à engendrer Al-Nassr (créé en 1955) puis Al-Hilal (en 1957), rivaux réunis ce jeudi contre le PSG.

Et l’engouement n’a fait que croître à la fin du XXe siècle. « L’État saoudien s’est développé autour d’un pouvoir politique et religieux, reprend Raphaël Le Magoariec. Le front religieux, conservateur, a gagné en puissance dans les années 1980. Cela a énormément restreint les lieux de divertissement et le stade est apparu comme l’un des échappatoires de la jeunesse masculine. »

Les derbys de Djeddah et de Riyad peuvent ainsi réunir plus de 60.000 personnes, comme le relève Hervé Renard dans une interview sur RMC Sport. « Même quand on a joué contre le Japon ou la Chine, il y avait 60.000 spectateurs, ajoute le sélectionneur français de la seule équipe à avoir battu l’Argentine lors du Mondial au Qatar. C’est un grand pays de football, méconnu en Europe et à travers le monde puisque son équipe nationale n’a jamais réussi de très grandes performances. »

En six participations à une Coupe du monde, les Faucons n’ont atteint les 8es de finale que lors de leur première, aux Etats-Unis en 1994. Une épopée marquée par l’incroyable chevauchée victorieuse de Saeed Al-Owairan contre la Belgique (1-0). Mais les clubs ont souvent brillé en Ligue des champions asiatique, comme Al-Hilal, club le plus titré du pays (quatre victoires, dont 2019 et 2021), ou Al-Ittihad, qui a conquis la C1 en 2004 et 2005. « Al-Ittihad, si tu vas jouer chez eux, il y a 55.000 personnes à chaque match, c’est l’OM d’Arabie saoudite », assure le Français Thibault Peyre, originaire de Martigues.

Un championnat à deux vitesses

Passé par le TFC et Lille, le défenseur de 30 ans a rejoint fin décembre Al-Batin, actuelle lanterne rouge de Saudi Pro League, après neuf saisons en Belgique. Sa nouvelle formation est installée dans une ville de 400.000 habitants au nord-est du pays, non loin des frontières avec le Koweït et l’Irak. Al-Batin vient de défier Al-Ittihad, après s’être déplacé à Al-Feiha.

« C’est un club de seconde partie du tableau équivalent au mien, en plein milieu du désert, tu fais à peu près 2.000 personnes dans un stade de 3.000 places », explique le nouveau venu, qui a dû s’habiter aux usages locaux : « les Saoudiens se couchent à 3-4 heures du matin et se lèvent à midi-13 heures ».

Luka Modric lors de son remplacement par Dani Ceballois, lors du revers du Real Madrid face au FC Barcelone en finale de la Super Coupe d'Espagne (1-3), le 15 janvier 2023 au stade du Roi-Fahd de Riyad.
Luka Modric lors de son remplacement par Dani Ceballois, lors du revers du Real Madrid face au FC Barcelone en finale de la Super Coupe d’Espagne (1-3), le 15 janvier 2023 au stade du Roi-Fahd de Riyad. – Giuseppe Cacace / AFP

Ces propos illustrent un championnat à deux vitesses, mais appelé à grandir à vitesse exponentielle, assure Peyre. « Je ne suis pas là depuis longtemps mais je vois comment ça se passe. Ils ont de l’argent et il y a de la ferveur. Mon entraîneur croate [Alen Horvat] évolue depuis huit ans dans le Golfe et il a notamment entraîné Al-Nassr. Après le match à Al-Feiha, il a pris les étrangers à part : on a aussi un gardien et un attaquant uruguayens, un défenseur brésilien, deux milieux colombiens et un autre ghanéen. Il nous a dit : « les gars, restez dans ce championnat, ça va devenir un championnat de fous. Je sais que Luka Modric va signer à Al-Nassr ! » »

Messi et d’autres stars courtisées à leur tour

Le Ballon d’or 2018 ne sera pas trop dépaysé, puisqu’il vient chaque année depuis trois ans avec le Real Madrid disputer la Super Coupe d’Espagne en Arabie saoudite, qui a obtenu l’organisation des demi-finales et de la finale jusqu’en 2029.

« L’année prochaine, beaucoup de monde va venir ici, et la saison suivante encore plus, reprend l’ancien arrière central de Malines. De grands joueurs espagnols, italiens, français, allemands… » Pas un jour ne se passe en effet sans qu’un nom de vedette, souvent largement trentenaire, ne soit relié à un club saoudien, à commencer par Lionel Messi avec Al-Hilal. S’il cède aux très riches sirènes du club de Riyad, L’Argentin marcherait sur les traces de son vieux rival CR7, mais aussi, en remontant dans le passé, sur celles des Rivelino, Bebeto, Stoitchkov ou Donadoni.

Un plan à long terme

Le quota de joueurs étrangers par club va passer la saison prochaine de sept à huit, et la première division gonfler de 16 à 18 équipes. Cette expansion programmée s’inscrit dans le plan « Vision 2030 » impulsé par l’omnipotent Mohammed ben Salmane, désireux de donner une image plus libérale d’un pays malgré une préoccupation toute relative pour les droits humains, illustrée par l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018, et les sujets environnementaux.

« Il s’agit de redynamiser le système économique basé sur la rente pétrolière, décrypte Raphaël Le Magoariec. L’Arabie saoudite veut créer un marché encore inexploité, celui du divertissement. Jusqu’à présent, c’était son « soft power » religieux qui était le plus dynamique au niveau international. Le pays s’accorde à un nouveau langage des relations internationales. »

Supporteurs saoudiens et argentins, lors du match de poule de la Coupe du monde au Qatar entre les deux équipes, le 22 novembre 2022 à Doha.
Supporteurs saoudiens et argentins, lors du match de poule de la Coupe du monde au Qatar entre les deux équipes, le 22 novembre 2022 à Doha. – Tom Dubravec / Cropix / Sipa

Le géant géographique et démographique de la région (2,15 millions de km², soit quatre fois la France, pour 34 millions d’habitants) marche sur les pas du petit voisin qatarien, avec lequel il a opéré un rapprochement spectaculaire après lui avoir imposé un blocus quasi-total entre 2017 et 2021. « Les deux pays jouent main dans la main, mais chacun dans leurs propres intérêts », relativise le spécialiste de la région, coauteur avec Nabil Ennasri de l’ouvrage L’empire du Qatar : le nouveau maître du jeu ? aux éditions Les Points sur les I.

Au-delà de la rivalité régionale un temps enterrée sur fond d’intérêts bien compris, les deux théocraties peuvent toutes les deux compter sur un portefeuille sans fond pour assouvir leurs rêves de grandeur.