Procès Le Scouarnec : « Je ne sais pas d’où vient cette perversion »… Les fils du chirurgien face à leur père
A la cour criminelle du Morbihan, à Vannes,
Trois enfants, trois parcours mais une seule et même enfance. Une enfance « heureuse » où ils n’ont « manqué de rien ». Ce mardi, les deux plus jeunes fils de Joël et Marie-France Le Scouarnec ont été entendus par la cour criminelle du Morbihan, à Vannes, où l’ancien chirurgien est jugé depuis lundi pour des centaines d’actes pédocriminels. Deux garçons (l’aîné sera entendu ultérieurement, l’audience ayant été suspendue à 20h30) qui ont grandi en ignorant tout des déviances de leur père, souvent absent en raison de son activité professionnelle. Pendant trente ans, le médecin aurait violé ou agressé sexuellement plus de 300 victimes, pour la plupart mineures au moment des faits. Presque tous ces abominables crimes ont été commis dans le cadre médical. Sans que personne, ou presque, ne se rende compte de rien. Réunie pendant quatre mois pour tenter de comprendre pourquoi, la cour criminelle a tenté de percer la mystérieuse personnalité d’un homme qui se décrit lui-même comme « un pédophile qui aime ça ».
« Je n’ai jamais manqué de rien »
C’est le benjamin de l’ancien chirurgien qui s’est exprimé en premier. Dans une veste noire, cet homme âgé de 37 ans a décrit « une enfance tout à fait heureuse ». Un témoignage lucide, posé et qui ne laissait pas vraiment de place à l’émotion au départ, malgré « le stress » mais aussi « la colère ». Né en 1987 alors que son père avait déjà commencé ses actes pédophiles, il assure qu’il « n’avait connaissance de rien ». « J’étais assez jeune, enfant puis adolescent. J’ai découvert, comme beaucoup, les faits quand il a été interpellé en 2017. La première arrestation (pour détention d’images pédopornographiques), je ne l’ai sue qu’en 2017, ça m’avait été caché. Ça aurait pu m’être dit. »
De son enfance, il ne garde que des bons souvenirs. « Je n’ai jamais manqué de rien. J’ai fait des études, ils m’ont donné des fonds. Je garde un très bon souvenir de mon père. C’est pour ça aussi que je ne suis pas en contact avec lui depuis 2017. On a vécu beaucoup de moments heureux. Je crois qu’au fond de moi, je veux garder cette image de lui. » Sur une dernière question de la présidente, sa voix s’empreint d’émotion. « Je veux séparer l’homme qui est jugé du père qu’il était. » La tête de Joël Le Scouarnec est baissée. Il fond en larmes, à quelques mètres de son plus jeune fils. L’accusé s’est levé et lui a dit ceci : « Peut-être qu’on ne se reverra jamais mais je peux te dire que je t’aime et je te demande pardon. »
Le cadet a été abusé par le grand-père
Après plus de deux heures de questions, c’est le cadet de la famille qui s’est présenté à la barre. Agé de 42 ans, il a été victime d’abus sexuels de la part de son grand-père, le père de Joël Le Scouarnec. « Des exhibitions, des fellations sur moi et des attouchements de mes 5 ans à 9 ans ou 10 ans. C’est arrivé une dizaine de fois. » Pourquoi ça s’est arrêté ? « Je ne sais pas. J’ai les images en tête et je les aurai toute ma vie. » L’enfant qu’il était n’a jamais rien dit, jusqu’à ses 18 ans et une discussion avec son grand frère. Il attendra encore dix ans avant d’en parler à sa mère, au cours d’une dispute. « Ma mère m’a demandé si je voulais porter plainte. Ça n’aurait servi à rien, vingt ans après. » Et son père ? « Je pense qu’il ne l’a jamais su avant d’être arrêté. »
Lui aussi assure n’avoir rien su des penchants de Joël Le Scouarnec. « Il y a une personnalité que je ne connais pas de mon père. Je ne peux même pas le haïr. Parce que je ne peux rien lui reprocher en tant que père. Mais je ne peux pas pardonner ce qu’il a fait. Je ne sais pas d’où vient cette perversion. Je ne la comprends pas. Il est bien là où il est. Au moins, il ne fera plus de mal à personne. »

Blouson de cuir sur les épaules, il parle avec sincérité à la barre. Et reconnaît que ce calvaire l’a fait sombrer dans l’alcool. Une addiction qu’il essaye aujourd’hui de soigner, après avoir tenté de rabibocher la famille. « C’est un immense gâchis. Il avait tout pour être heureux. C’est comme une bombe atomique qui s’est abattue sur toute la famille. Il s’est autodétruit. »
Un homme « intelligent » qui semble « calculateur »
Elevés par leur mère, les trois enfants ne semblent pas avoir subi de sévices de la part de leur père. Rappelons que la majorité des 299 victimes du chirurgien ne gardent aucun souvenir de leur agression et l’ont souvent appris quand les enquêteurs ont retrouvé leur nom dans les abjects carnets de Joël Le Scouarnec. Le plus jeune des trois reconnaît qu’il s’interrogera toujours. Quand il avait été hospitalisé pour une appendicite, c’est son père qui l’avait opéré. « Oui je me suis posé la question si, nous aussi, on n’avait pas été abusé. Je n’exclus rien du tout », reconnaît le plus jeune, avant d’ajouter. « J’ai encore du mal à comprendre que c’est réel. » Le plus jeune fils a rompu les relations depuis l’incarcération de leur père. « Tu as dit que ce que j’ai fait était impardonnable. Tu as raison, c’est impardonnable mais je te demande pardon », a déclaré l’accusé en s’adressant à son fils cadet.
Notre dossier sur le procès Le Scouarnec
Un peu plus tôt dans la journée, un enquêteur en personnalité avait évoqué le caractère de l’ancien chirurgien. Il décrit l’homme comme « intelligent », qui répond « avec un temps d’arrêt » comme s’il anticipait la prochaine question. L’ancien chirurgien « semble calculateur » et « fait montre d’une réelle intelligence » mais semble gérer cet entretien de deux heures trente « comme une partie d’échecs », a fait savoir l’expert, dans un résumé un peu brouillon.
D’après l’enquêteur, Joël Le Scouarnec n’avait presque pas d’amis et vivait beaucoup pour son travail. Souvent absent, il avait fini par voir sa femme s’éloigner, jusqu’à ce que cette dernière rencontre un autre homme. Une relation « qu’il avait fini par accepter ». Ce dernier évoque cependant « la gêne » de Joël Le Scouarnec quand il s’agit de parler de son père, dont il se dit « admiratif ». Ce grand-père qui avait abusé de son propre fils.