Procès du drame de Millas : « Je ne sais plus ce qui est réel »… Les douloureux témoignages des survivants

Sa robe finit juste sur son genou gauche. « Genou » au singulier, car depuis cet après-midi de décembre 2017 et l’accident de car de Millas (Pyrénées-Orientales), Alicia porte une prothèse intégrale en guise de jambe droite. « Ce jour-là, je suis devenue adulte en moins de deux minutes J’ai perdu mon enfance, ma maison, mes amis », a résumé Alicia, face au tribunal et qui « fêtera » ses 18 ans dans quelques semaines. Une « chance » que n’ont pas eue six de ses camarades, décédés dans la collision entre le car et un train survenu sur un passage à niveau.

Au lendemain de l’ouverture à Marseille du procès de Nadine Oliveira, la conductrice du car poursuivie pour homicides involontaires, la matinée de ce mardi était consacrée aux témoignages des enfants survivants. Cinq d’entre eux ont fait le déplacement, prêts à prendre la parole. Alicia est venue en train. Elle précise également à la présidente du tribunal Céline Ballérini, qui tente de saisir l’ampleur des traumatismes subis, reprendre le car. Parce que de traumas, il en fut longuement question.

« Je ne sais plus ce qui est réel, ce qui ne l’est pas »

« Amnésie partielle des faits », a noté le médecin au sujet d’Elona, ses longs cheveux châtains noués et un châle noir sur ses épaules. « Ma mémoire traumatique, ça me chamboule », explique celle qui avait 13 ans au moment du drame. « Ça me chamboule d’avoir été formel pendant quatre ans et de ne plus être sûr aujourd’hui. J’ai le souvenir certain d’un bus blanc qui passe juste devant nous, des barrières levées, d’être assise à l’arrière. Mais Enzo dit que j’étais juste derrière lui. Et il s’avère qu’il n’y avait pas de bus, pourtant j’en ai le souvenir dans ma tête. Peut-être que les barrières levées, c’était juste le fruit de mon imagination, parce que dans ma tête si le bus est passé, il est logique que les barrières soient levées », analyse Elona pour qui sa première « version [lui] est venue en rêve. Mais ce n’était pas un rêve, c’était un souvenir », a-t-elle déclaré en conclusion d’un texte d’introduction qu’elle avait soigneusement préparée.

Exprimant ces incertitudes qui la rongent aujourd’hui, elle se tourne vers la présidente du tribunal, appuyée sur ses coudes et dont les mains recouvrent le bas de son visage, dissimulant l’effroi d’une personne en âge d’avoir en face d’elle celles et ceux qui pourraient être ses enfants : « Qu’est-ce qui est vrai, madame ? » « À ce stade, on ne sait pas », lui répond Céline Ballérini. « Je ne sais plus ce qui est réel, ce qui ne l’est pas », lance, désarçonnée, Elona.

De ces « survivants », le tribunal espérait sans doute obtenir quelques certitudes sur la position des barrières du passage à niveau, que des expertises ont déterminé comme étant bien fermées, ce que conteste farouchement la prévenue. Il a récolté une série de récits glaçants et des incertitudes qui reviennent sur les premières déclarations. « J’ai relu toutes les expertises, et je crois que je m’étais mis en tête des choses pas vraies. On m’a dit « les barrières étaient levées », je me suis mis ça en tête », introduit sous son foulard vert Inès. « Mais clairement, je ne peux pas dire si elles étaient ouvertes ou non. J’ai été influencée. Aujourd’hui je sais que je ne sais pas ». Elle avait 11 ans, à l’époque. Au moment de l’accident, elle jouait dans le bus avec Teddy. Teddy est mort. « Pourquoi pas moi ? », questionne-t-elle.

« Juste le train et le noir complet »

Enzo a perdu Ophélia de la même manière. « J’étais en train de faire un tour de magie à Ophélia, qui était assise en face de l’autre côté du couloir », rembobine-t-il derrière sa barbe de jeune adulte délicatement dessinée en collier. « J’ai dit que la barrière était ouverte, mais à présent je ne peux rien affirmer parce que je n’ai rien vu de mes yeux, reprend-il. Je me souviens juste que je tourne la tête et qu’il y a le train qui klaxonne. Il y a juste le train et le noir complet ». Il souffre depuis de migraines et a travaillé pour faire « sortir le son klaxon de sa tête », sans succès.

Prostrée sur son banc, ses lunettes de vue relevées sur son haut front, la tête baissée et les épaules rentrées, Nadine Oliveira accuse le coup. Les témoignages allant dans le sens de la thèse de la barrière relevée, qu’elle a longuement soutenue lundi, s’envolent sous ses yeux. Les expertises lui sont défavorables et les jours à venir dans ce procès prévu pour durer encore quinze jours s’annoncent compliqués. Jeudi, elle sera interrogée par le tribunal qui vraisemblablement tentera de mettre à mal sa version.

– En voulez-vous à quelqu’un, interroge la présidente du tribunal à Alicia

– Oui je lui en veux. A Nadine Oliveira, je lui en voudrai toute ma vie. Je sais que c’est sa faute, a accusé la jeune femme amputée de la jambe droite depuis ce funeste 14 décembre.

Alicia, qui était assise tout à l’avant du bus, côté opposé de la conductrice, a assuré devant le tribunal avoir vu la barrière baissée. « Elle reçoit un message, et regarde son téléphone. Moi, à ce moment, j’ai vu les barrières se baisser. On a continué à avancer » a-t-elle témoigné.

– Qu’est-ce qui est le plus dur dans cet accident, demande Céline Ballérini à Océane, la dernière à avoir témoigné ce mardi matin.

– [Silence]

La gorge nouée, aucun son de sort de cette voix étouffée de douleur venue déposer devant le tribunal.  « J’étais à l’arrière, on était content. On écoutait la musique à fond avec les potes. J’étais assise à côté d’Alan », avait-elle raconté juste avant que le silence ne tombe sur la salle de la caserne Muy et sa cinquantaine de bancs, calibrée pour les procès hors-norme. Alan est mort. Et si le tribunal a encore de nombreux jours pour trancher la question des responsabilités, c’est bien la barrière de l’émotion et du chagrin qui s’est abattue, ce mardi, sur les victimes, leurs familles, le tribunal et l’assistance.