Procès des geôliers de Daesh : Mehdi Nemmouche « ne regrette pas » son épopée sanglante en Syrie, mais nie les tortures
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A la cour d’assises spécialement constituée,
A le croire, Mehdi Nemmouche s’est rendu en Syrie à l’aveugle. Sans même savoir quelle route emprunter ou quel groupe rejoindre sur place. Début 2013, tout juste sorti d’une incarcération pour braquage, vol et vol aggravé, le Français originaire de Roubaix franchit la frontière turco-syrienne pour venir en aide au peuple syrien, justifie-t-il.
A cette époque, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) n’existe pas encore. La rébellion syrienne contre la sanglante répression du régime de Bachar al-Assad est morcelée entre l’Armée syrienne libre et différents groupes djihadistes. Dont le plus important : Jabhat al-Nosra, alors branche syrienne d’al-Qaïda. C’est là qu’on « lui tend la main » à son entrée dans le pays, en pleine guerre civile.
Debout dans le box, arborant un pull d’hiver blanc traversé d’une frise aux motifs étrangement naïfs, il assume fièrement avoir « rejoint la Syrie et le groupe terroriste », et « ne regrette absolument pas ». « Quand la liberté est attaquée il faut la défendre », argumente-t-il alors qu’il est interrogé ce jeudi par Laurent Raviot, président de la cour d’assises spécialement constituée, laquelle le juge pour avoir notamment été le geôlier de quatre journalistes français entre 2013 et 2014.
Un argumentaire ancré dans la propagande
Les comparaisons entre les conflits de différentes époques, sans aucun rapport entre eux, s’enchaînent à un rythme effréné. Mehdi Nemmouche est plusieurs fois interrompu à cause de son débit accéléré. Dans ce flot d’arguments, déversant la propagande djihadiste, l’accusé évoque les Alliés de la Seconde Guerre mondiale, l’invasion américaine en Irak en passant par les guerres de décolonisation. Tous ces conflits qui justifient, selon lui, la résistance du peuple. Et, quand il ne reste que ce recours, le terrorisme. « L’armée française en Indochine, c’est Daesh avant Daesh », ose-t-il. Et d’ajouter : « Il en va de même pour l’Algérie. Le massacre de Sétif et ses 1.500 morts […], ça fait dix Bataclan ». Des comparaisons qui poussent l’avocat général à le rappeler à l’ordre, lui faisant remarquer qu’il ne peut pas invoquer « toutes les tragédies pour justifier [son] propre comportement ».
Face au président de la cour qui cherche à connaître les raisons du choix de la Syrie, Mehdi Nemmouche botte en touche. A l’entendre, il aurait aussi bien pu se retrouver à défendre les Hmong du Laos. Mais, explique-t-il, « je ne connais pas de Hmong et je ne connais pas de Laotien ». « Si les Japonais étaient bombardés par leur gouvernement, je serais prêt à aller défendre les Japonais pour qu’ils vivent avec leurs propres mœurs. Si la Papouasie-Nouvelle-Guinée envahit la France, je suis prêt à la défendre pour que la France reste la France », illustre-t-il.
Un voyage vers le djihad
Arrivé en Syrie, la facilité avec laquelle il s’est retrouvé Kalachnikov en main dans un camp d’entraînement du groupe armé peut interpeller. Son voyage n’a nécessité « aucune organisation », Mehdi Nemmouche assure avoir simplement contacté un imam qui proposait publiquement de faciliter les départs, puis « ça se fait en deux trois mouvements ». A cette époque, les départs d’Occidentaux aspirant djihadistes en Syrie n’atteignaient pas encore les niveaux alarmants des années 2014-2015, et les autorités n’empêchaient pas ces voyages vers la terreur.
Avec 8.000 euros en poche qui lui restaient, il intègre donc un groupe terroriste sans y prêter plus d’importance que ça, feignant peut-être l’ignorance pour la cour. En l’occurrence, Jabhat al-Nosra cherche de nouveaux combattants, « de la chair à canon », selon ses propres mots, pour remplacer les tués de la première ligne et pour que « la ligne de front ne craque pas ».
Il est alors recruté même s’il n’a pas de recommandation – la « tazkiya » normalement requise pour intégrer le groupe. « Au bout de 30 jours » en camp d’entraînement, où « il y a mille et une choses à apprendre », mais pendant lesquels il se concentre sur la manipulation de la Kalachnikov, il est « envoyé sur la ligne de front ». Ou, plus exactement, en « deuxième ligne ». Il y reste une semaine, puis raconte avoir beaucoup bougé, dans différentes casernes et camps de combats.
Un démenti braqué face aux images
Mehdi Nemmouche se retrouve notamment dans une usine désaffectée à Alep, à quelques centaines de mètres de l’hôpital ophtalmologique. Le bâtiment intéresse particulièrement la cour, puisque c’est là qu’ont été séquestrés et torturés les journalistes Nicolas Hénin, Pierre Torres, Didier François et Edouard Elias, ainsi que des dizaines de prisonniers syriens. Mehdi Nemmouche, reconnu formellement comme un des geôliers par les victimes, assure n’avoir jamais mis les pieds dans l’hôpital. Même face aux images du sous-sol du complexe hospitalier sur lesquelles les enquêteurs l’ont identifié, il se dit « surpris que les gens voient une ressemblance ». D’aucuns pourraient reconnaître un profil, un sourire sur cette silhouette arme à l’épaule, qui balade froidement des otages pieds nus et yeux bandés.
La scission entre Jabhat al-Nosra et l’EIIL a lieu en avril 2013. Mehdi Nemmouche assure, une fois encore, ne s’être rendu compte avoir choisi le second que trois jours plus tard. Un peu par hasard, à l’entendre. Comme son rôle de geôlier, le Roubaisien conteste tout aussi fermement avoir fait partie de l’Amniyat, les services de renseignement de Daesh. « C’était techniquement impossible d’intégrer l’Amniyat sans « tazkiya » », martèle-t-il. Il balaye les témoignages des victimes. Tout comme celui d’un des djihadistes membres des« Beatles », Alexanda Kotey, qui l’a identifié sous la kounya – le nom de guerre – d’Abou Omar. « Qu’il vienne s’expliquer en visio. Ça ne vaut rien, une déclaration d’un détenu pour terrorisme incarcéré aux Etats Unis », envoie l’accusé avec un aplomb certain.
Prolixe à certains moments, Nemouche refuse de répondre quand il est interrogé sur plusieurs sujets, comme le nom du camp d’entraînement, le nom de guerre d’autres combattants français, ou encore sur sa condamnation dans l’attentat du Musée juif de Bruxelles. Il brandit alors un lapidaire « Secret-défense ». Déjà condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, il n’a pourtant, dans ce procès, rien à gagner.