Procès des balcons effondrés à Angers : Les terribles témoignages des jeunes rescapés

De notre envoyé spécial, à Angers

« Il y a eu un gros craquement. Puis une douleur intense. C’était une scène d’attentat. Il faisait sombre, j’entendais des cris, des pleurs. On a tout de suite compris la gravité. Ces souvenirs me hanteront toute ma vie. » A l’image de Youri, 26 ans, les rescapés du drame survenu le 15 octobre 2016 se sont succédé à la barre du tribunal correctionnel d’Angers ce lundi, au quatrième jour du procès des balcons effondrés de la rue Maillé. Lorsque la catastrophe s’est produite à 23h, une trentaine d’étudiants participaient à une « pendaison de crémaillère » au quatrième étage. Dix-huit se trouvaient sur le balcon qui s’est écroulé d’un coup, entraînant dans sa chute, 8,50 m plus bas, les balcons des étages inférieurs. Quatre jeunes ont trouvé la mort : Lou Chéné, 18 ans, Antoine Courgeon, 21 ans, Benjamin Groud-Brisset, 23 ans, et Baptiste Ferchaud, 25 ans.

Bérénice Rondeau était l’une des organisatrices de la soirée. « On discutait sur le balcon, tout le monde était content de se retrouver. Je l’ai quitté pour mettre des baskets, j’avais mal aux pieds avec mes talons. J’ai à peine le temps de revenir que j’entends un bruit sourd, puis deux autres. J’ai cru à une bombe qui éclate dans la cour. Ma sœur hurle : « ils sont tous tombés ». On ne comprenait pas. » « Je me suis penché au-dessus du vide, on ne distinguait pas grand-chose, complète Mathilde, sa sœur. J’ai appelé les secours, d’autres ont dévalé les escaliers pour aller voir en bas. Il y avait des personnes qui s’agitaient. Certains avaient la tête en sang ou pleine de poussière. Je me souviens notamment de Julia qui avait le pied coincé et hurlait de douleur. »

« Arrêtez, il y a des gens en dessous »

Julia Renoux, 21 ans à l’époque, a en effet subi plusieurs fractures aux membres et au sacrum en basculant avec le balcon. « Je n’ai pas saisi quand ça s’est écroulé mais je me souviens du silence soudain, sûrement quand on était dans le vide. Puis les chocs. » « C’est allé très vite, j’avais l’impression d’être dans des montagnes russes, avec des flashs de lumière, confirme Adèle Barbe, elle aussi blessée dans l’accident. Je me rappelle des impacts quand on atterrissait sur les autres balcons. Au sol, je me suis retrouvée quasiment debout. J’ai vu les jambes d’Antoine [Courgeon] qui dépassaient des décombres. J’ai essayé de le rassurer, sans savoir s’il pouvait m’entendre. Des gens escaladaient les gravats pour venir aider et je me souviens avoir crié : « Arrêtez de faire ça, il y a des gens en dessous. » » « On a essayé de soulever les morceaux de béton mais c’était impossible », explique Hugo Marie, dont la chute a été amortie par un petit jardin.

L'arrière de la résidence de la rue Maillé, à Angers, où un balcon s'est effondré le 15 octobre 2016.
L’arrière de la résidence de la rue Maillé, à Angers, où un balcon s’est effondré le 15 octobre 2016. – J-F.Monier/AFP

Baptiste Recoing, lui, faisait partie des cinq personnes coincées sous les restes de balcons. Il est le seul à avoir survécu. « Au moment de l’effondrement, j’étais à la rambarde. Je me retrouve par terre, bloqué au niveau du dos sous une dalle. Je ne sentais pas mes jambes. Je suis resté une heure là-dessous. J’ai pensé que j’allais mourir ou devenir handicapé. Youri m’a donné la main, m’a soutenu. Je considère aujourd’hui qu’il m’a sauvé la vie. » Miraculé, Baptiste Recoing souffrait de fractures au rein, à la colonne vertébrale, de plusieurs entorses et de multiples plaies. « Ce sont mes parents, à l’hôpital, qui m’ont dit que quatre personnes étaient décédées, dont Baptiste et Benjamin, les amis avec qui je passais le plus de temps à ce moment-là. J’ai un sentiment de culpabilité par rapport à ça. Pourquoi moi je m’en suis sorti ? Ça reste aujourd’hui encore très difficile à vivre. »

Théophile Chéné, le frère de Lou, l’une des quatre victimes décédées, était aussi sur le balcon ce soir d’octobre 2016. « J’ai cherché ma sœur, je l’ai appelée. A un moment, j’ai vu ses jambes, et le corps de Baptiste Ferchaud pas très loin. J’aurais voulu l’aider, la rassurer, être son grand frère, mais j’étais incapable de me lever. Je pensais qu’ils étaient juste blessés. Je n’imaginais pas qu’ils puissent mourir. »

Au premier jour du procès des balcons effondrés d'Angers, le 9 février 2022
Au premier jour du procès des balcons effondrés d’Angers, le 9 février 2022 – Jean-François MONIER / AFP

« On a compris par déduction quand les brancards ont cessé »

Si les secours sont arrivés quelques minutes après la catastrophe, les informations ont été longues à être diffusées aux rescapés. « On nous a fait comprendre qu’il y avait probablement trois garçons et une fille qui étaient décédés, mais on ne savait pas les noms, se remémore Bérénice Rondeau. On a compris par déduction qui c’était quand les brancards ont cessé de passer devant nous. Je me souviendrai toute ma vie des pleurs des parents d’Antoine qui ont compris avoir perdu leur enfant. J’avais 20 ans. C’est pire que cruel, c’est injuste. On ne devrait pas vivre ça. J’attends beaucoup de ce procès. J’ai besoin de comprendre. » « Cette nuit, elle restera gravée à jamais dans ma mémoire, confirme Mathilde Oustric, autre jeune rescapée. On porte tous une douleur. J’espère que ce procès nous permettra d’y voir clair. Et surtout d’essayer, un petit peu, de vivre à nouveau. »

Cinq professionnels ayant participé à la conception et à la construction de cet immeuble livré en 1998 sont poursuivis pour homicides et blessures involontaires : l’architecte, l’ancien gérant de l’entreprise de gros œuvre (société Bonnel), le conducteur de travaux, le chef de chantier et le contrôleur technique. Le tribunal a rappelé, la semaine dernière, que les experts avaient exclu l’hypothèse d’une surcharge du balcon, de même qu’un comportement inapproprié des invités le soir du drame.