Procès des attentats du 13-Novembre : Photos et bande-son à l’appui, plongée dans l’horreur de la tuerie du Bataclan

A la cour d’assises spécialement composée, à Paris,

En quelques secondes, le brouhaha a laissé placé à un silence absolu. Lourd, étouffant même. La salle d’audience est comble, comme elle ne l’avait pas été depuis plusieurs mois, les parties civiles se serrent les unes contre les autres. Sept mois après l’ouverture du procès des attentats du 13-Novembre, la cour d’assises spécialement composée s’apprête à diffuser, après d’âpres débats,  trois nouveaux extraits sonores de l’attaque du  Bataclan ainsi qu’une trentaine de clichés de la scène de crime. Des éléments factuels qui viennent, si ce n’est compléter, du moins illustrer les  témoignages sur cette tuerie qui a fait 90 morts (40 autres personnes sont mortes cette nuit-là sur les terrasses des 10e et 11e arrondissements et au Stade de France).

En quelques instants, la salle est transportée au Bataclan. Les Eagles of Death Metal sont en train d’interpréter l’un de leur titre phare, « Kiss The Devil », lorsque des bruits secs et froids les interrompent. Ceux des kalachnikovs. Les rafales s’enchaînent, puis des tirs au coup par coup. Après quelques secondes de sidération, des cris de terreur s’élèvent. On perçoit la confusion, les mouvements de foule. Les hurlements de douleur aussi. Sur les bancs des parties civiles, tout le monde ou presque est immobile, on voit parfois une main caresser le dos de son voisin en signe de réconfort, un mouchoir tendu au banc de devant. Dans le box des accusés, l’un d’eux, Farid Kharkhach, se bouche les oreilles, les autres écoutent tête baissée.

« Est-ce qu’on a les otages ? »

Si le second extrait est difficilement audible, le troisième retrace l’assaut de la BRI, la brigade de recherche et d’intervention, pour libérer les onze otages retenus par deux  terroristes. Il est 0h18, l’attaque a commencé depuis près de deux heures et demie. « Allez les gars, allez allez ! » La tension est perceptible, les tirs d’armes lourdes retentissent au milieu des cris apeurés. « On est les otages ! », lâche l’un d’eux. « On court, on court », « tout droit, dépêche-toi », enjoignent les policiers. Quelques instants plus tard, un bruit sourd retentit. L’un des terroristes – Foued Mohamed Aggad – vient de se faire exploser. « Est-ce qu’on a les otages ? », interroge un policier. « Oui, ils sont descendus. »

A peine les extraits terminés, la lumière de la salle d’audience se tamise. Quelques parties civiles quittent la salle, une trentaine de clichés s’apprêtent à être projetés. Dès l’entrée du Bataclan, on aperçoit un corps étendu sur l’asphalte. Comme un premier aperçu de l’horreur à l’intérieur. A mesure que les photos défilent, la cour découvre le charnier. Les cadavres enchevêtrés près du bar, la fosse jonchée de sang, les effets personnels abandonnés dans la précipitation et tous ces corps qui gisent, face contre terre. Les victimes sont souvent par grappes, près du bar à l’entrée de la salle, probablement les premiers à avoir été tués, à proximité d’une sortie de secours alors qu’ils tentaient de fuir ou devant la scène. La salle d’audience est saisie, presque en apnée. La même description revient, photo après photo, dans la bouche du président : « On voit de nombreux corps au sol… » Dans le box, plusieurs accusés, parmi lesquels Salah Abdeslam, regardent, d’autres détournent les yeux.

Montrer pour donner à voir ?

Écouter cette bande-son, montrer l’impact des balles et le sang a-t-il permis de favoriser la « manifestation de la vérité », selon l’expression consacrée ? « On ne pouvait pas se faire l’économie de cette diffusion, a estimé lors de la suspension d’audience Arthur Dénouveaux, le président de l’association Life for Paris, à l’origine de cette demande. Ça m’aurait paru complètement aberrant que la cour puisse se retirer pour délibérer sans voir ces images. » La question a beaucoup divisé au sein des parties civiles. Certains n’étaient pas revenus au procès depuis la fin du mois d’octobre et la séquence consacrée aux auditions des parties civiles. D’autres, au contraire, qui suivent assidûment les débats, ont préféré cette fois-ci s’abstenir, ne pas replonger dans l’horreur de cette nuit-là.

Les images sont-elles plus puissantes que les quelque 200 témoignages sur l’attaque du Bataclan ? Même sans photos, tous les récits ont permis de se représenter la violence des attaques, les descriptions du sang qui inonde la fosse, des râles de douleurs et des derniers soupirs ont permis de les visualiser. Mais les témoignages, même s’ils se recoupent, restent un récit subjectif. Est-ce suffisant pour se rendre compte de réalité d’un crime ? « Je veux que les gens sachent ce qui s’est passé à l’intérieur, c’est pas simplement du symbole », explique Marie, qui était dans la fosse ce soir-là et qui a vu son ami mourir dans ses bras. Et d’insister : « Ces images et ces bandes sont hyperviolentes mais c’est la réalité de ce qu’on a vécu. »