Procès de l’attentat de Nice : « C’était de l’humour à la tunisienne »… La laborieuse défense de Chokri Chafroud

A la cour d’assises spécialement composée de Paris,

La question est au cœur des débats : Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, le conducteur du camion qui a foncé dans la foule le 14 juillet 2016, à Nice, était-il stupide au point de semer plein d’indices permettant aux enquêteurs de retrouver aisément ses complices ? Ou a-t-il voulu, pour une raison qui reste inexpliquée, piéger des hommes qui n’avaient aucun lien avec son projet d’attentat ? Le président de la cour, Laurent Raviot, semble encore avoir du mal à se faire une idée. Certes, le magistrat est le « premier à trouver étrange que le terroriste ait donné autant d’informations opérationnelles » dans les messages échangés avec les accusés avant l’attentat. « Mais les informations qu’ils donnent ont une réalité » et font « référence à des choses exactes », souligne-t-il également ce jeudi.

Et les réponses équivoques apportées par Chokri Chafroud, 43 ans, ne l’aident pas à y voir plus clair. Pull camionneur noir, jean bleu, le Tunisien – qui est assisté par un interprète – jure lors de son interrogatoire ne pas comprendre ce qu’il fait dans le box des accusés. Il avait rencontré le terroriste au Gaulois, un bar de Nice, et avait sympathisé avec lui. Un copain « normal » avec lequel il partageait un café ou se baladait le week-end. « Je lui demandais souvent de l’aide par rapport au logement, il me parlait beaucoup de son travail » dont il se plaignait, explique-t-il, les mains posées sur le plexiglas du box. Les deux hommes sont assez proches pour que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel ait mis la photo de son ami en fond d’écran du téléphone qu’il avait sur lui le soir de l’attentat.

« Humour à la tunisienne »

Tous deux discutaient également ensemble sur Facebook. Certains messages véhéments, échangés entre janvier et juillet 2016, peuvent laisser penser que l’accusé partageait avec le terroriste une certaine forme de radicalisation violente. Le président Raviot en lit quelques-unes. « Je les niquerai avec l’épée », « leurs têtes, je leur niquerai », « Chokri chafroud le plus grand bâtard en France ». « C’est une façon de parler entre Tunisiens, c’est notre mentalité », il s’agissait de « propos pour rigoler », répond l’accusé. Le magistrat reprend sa lecture. « Je vais les niquer, tous les Tunisiens, je niquerai tous les riches, fils de putes, je les égorgerai tous ». En mars 2016, Chafroud évoque le chef du gouvernement français en ces termes. « Je te jure, je lui nique sa mère (…) celui-là je lui déchire le cul. »

En avril, alors que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel lui parle de son travail, Chafroud lui écrit : « Charge le camion de 2.000 tonnes de fer et nique coupe lui les freins mon ami et moi je regarde. » « Pourquoi écrivez-vous ça ? » l’interroge le magistrat. « Il me parlait souvent de son travail qui l’énervait. Je voulais dire qu’il fallait couper court à cette conversion qui revenait tout le temps. » Le président de la cour est circonspect. « S’il en a marre de son travail, on lui dit de l’arrêter. Là, on lui dit d’utiliser son outil de travail pour faire du mal manifestement. » L’accusé assure qu’il s’agissait « d’humour à la tunisienne ».

Savait-il par ailleurs que son ami cherchait, en juillet 2016, un camion à louer ? Mohamed Lahouaiej-Bouhlel lui a en tout cas envoyé un énigmatique texto disant « Ada gare wal.gr. @ ». « Je n’ai pas compris ce message, il faisait partie des messages que je ne comprenais pas et qu’il envoyait tout le temps », souligne l’accusé, ajoutant qu’Ada aurait pu être le prénom d’une fille, le terroriste étant, selon très porté sur le sexe. Une chose est en tout cas certaine : Chokri Chafroud est bien monté dans le véhicule qui servira à commettre l’attentat deux jours après. « Le seul fait d’être passé dans le camion ne fait pas de vous un complice », lui rappelle le président Raviot. En revanche, observe le magistrat, les déclarations de l’accusé n’ont cessé d’être fluctuantes tout au long des investigations.

« Pourquoi faire des déclarations aux policiers qui aggravent son cas ? »

En particulier sur cette arme que le terroriste lui aurait demandé de trouver, en échange de l’effacement d’une dette de 100 euros, pour « décorer sa maison ». S’il jure aujourd’hui qu’il n’a pas donné suite à cette requête, Chokri Chafroud avait livré une autre explication aux policiers en garde à vue. Il en aurait trouvé une auprès d’un vendeur de cigarettes mais la transaction n’avait finalement pas eu lieu. « Pourquoi faire des déclarations aux policiers qui aggravent son cas si ce n’est pas vrai ? », demande le président Raviot. « Je n’étais pas bien, tout était confus pour moi », clame l’accusé.

Ses coordonnées ont été retrouvées sur une feuille par les policiers lors d’une perquisition au domicile du terroriste qui n’avait même pas pris la peine d’effacer les textos qu’il envoyait à ses contacts, sans passer par une application pour crypter les messages. Dans l’un d’eux, il réclame de nouvelles armes et affirme : « Chokri et ses amis sont prêts pour le mois prochain ». « Mohamed Lahouaiej-Bouhlel était-il capable d’inventer un certain nombre de choses pour nuire à son entourage ? Avait-il de raison de vous en vouloir et de vouloir se venger au point de vous impliquer dans une affaire de terrorisme ? » s’interroge le magistrat. « Je ne pense pas », répond Chokri Chafroud, précisant qu’il ne savait pas ce que le terroriste avait en tête. Il encourt vingt ans de réclusion criminelle.