Présidentielle 2022 : Quand le Front national défendait la retraite à 65 ans… Retour sur un grand écart politique

« La retraite à 65 ans, pour certains métiers, c’est inhumain », a jugé Marine Le Pen, mercredi sur BFMTV, la candidate à la présidentielle prônant un retour partiel de l’âge légal de départ à 60 ans. Au Rassemblement national, la version 2022 du programme sur les retraites est à l’opposé de la version 2007. Jean-Marie Le Pen voulait repousser la retraite à 65 ans – comme un certain Emmanuel Macron encore très récemment – et mettre fin aux régimes spéciaux. Le leadeur du parti d’extrême droite posait un ultimatum pour ces derniers : soit leur inclusion dans un régime unique, soit un financement spécial hors fonds public.

Pourquoi ce grand écart ? Lorsqu’elle prend la tête du Front national en 2011, Marine Le Pen a deux objectifs. « Le premier, explique Gilles Ivaldi, politologue au Cevipof et spécialiste des droites radicales, c’est de rééquilibrer le programme du parti, de sortir des thématiques immigration, sécurité qui sont, à son sens, un peu restrictives et, ensuite, c’est d’avoir un programme économique et social plus fourni. »

Sa proposition sur les retraites est « très clairement orientée à gauche dans l’espace politique français, ajoute le politologue. Il faut intégrer ce changement d’orientation dans le social-populisme de Marine Le Pen, dans cette volonté de défendre les petits, les invisibles ». Cela s’inscrit « dans une stratégie bien plus large qui est de tirer le FN vers la gauche économique avec des mesures de redistribution », poursuit-il, dans le sillage de la crise financière de 2008 et des mesures d’austérité prises par le gouvernement Fillon.

« Un changement stratégique »

Entre 2012 et 2022, Marine Le Pen a précisé sa proposition. Elle est passée de la retraite à 60 ans avec 40 annuités de cotisation pour tous à une réforme rabotée en février : seuls ceux ayant travaillé avant 20 ans pourraient bénéficier de cette retraite à taux plein. Un système progressif serait mis en œuvre pour les 20-25 ans. Les règles actuelles resteraient (presque) inchangées pour les personnes ayant commencé à travailler à 25 ans, après des études supérieures par exemple. Les droits seraient ouverts à partir de 62 ans, mais pour bénéficier d’une retraite à taux plein, il faudrait aller jusqu’à 67 ans avec 42 annuités (contre 43 pour les salariés nés après 1973 actuellement). « C’est un changement stratégique pour garder son ancrage social tout en le rendant plus acceptable pour une clientèle plus libérale économiquement, les électeurs des Républicains ou d’Eric Zemmour », souligne Gilles Ivaldi.

Cette proposition, « c’est une imposture sociale, dénonce Pascal Debay, en charge des questions liées à l’extrême droite à la CGT, qui estime qu’une telle promesse ne serait pas tenue. Cela fait partir d’une stratégie de récupération des thématiques sociales que Marine Le Pen a mise en place depuis 2012. Sa retraite à 60 ans s’appliquerait à une minorité de salariés si malheureusement elle accède au pouvoir. Ce n’est pas du tout ce que les organisations syndicales proposent. » La CGT a régulièrement critiqué « l’opportunisme » politique du Front/Rassemblement national et une proposition sur les retraites non financée.

« Une volonté de revenir aux fondamentaux »

Pour autant, ce totem de la retraite à 60 ans a toujours crispé la ligne libérale du RN. Dans Le Parisien, un responsable du parti espérait ainsi à l’automne 2020 que « Marine Le Pen lève un peu le pied sur ce sujet ». « Sur le fond, la position n’est pas tenable et, stratégiquement, ça installe l’idée selon laquelle nous ne serions pas en phase avec les enjeux économiques », ajoutait-il. Cette division sur les retraites explique en partie les transfuges chez Eric Zemmour, qui lui défendait un départ à la retraite à 64 ans et la suppression des régimes spéciaux.

« Chez les libéristes du FN, il y a une volonté de revenir à des fondamentaux : moins d’Etat, moins d’impôts, moins de bureaucratie, moins de fonctionnaires, rappelle le politologue. Il y a toujours eu une tension et, au final, la ligne de Marine Le Pen s’est imposée, ce qui a provoqué l’éloignement de Marion Maréchal, Nicolas Bay, Gilbert Collard qui se situent plus à droite sur des questions économiques. »

« Deux candidats qui ont dynamité le clivage gauche-droite »

Avant l’entrée en campagne du président de la République et sa proposition clivante sur les retraites, des cadres du parti d’extrême droite craignaient d’ailleurs que le sujet ne devienne un boulet pour Marine Le Pen. Comme la sortie de l’euro en 2017.

La difficulté à conjuguer ces deux lignes est en toile de fond depuis dix ans au RN. « Au second tour, c’est intéressant, car on a deux candidats qui ont dynamité le clivage gauche-droite : Emmanuel Macron avec la gauche et la droite et Marine Le Pen sur le ni gauche ni droite, analyse Gilles Ivaldi. Et ils sont tous deux confrontés à la difficulté de rassembler des électeurs aux sociologies et aux intérêts économiques différents. »