Présidentielle 2022 : Pour ce couple de soignants, « il faut plus de moyens pour l’hôpital »

A Toulouse, dans l’appartement douillet de Lilia et Maxime, c’est Lenny, « deux ans et un quart » qui accueille les visiteurs avec un enthousiaste « bonjour ». En cette fin de journée, il profite de ses deux parents en même temps. Un moment plutôt rare, car comme chez beaucoup de couples de soignants, Lilia et Maxime travaillent « en contre » : quand l’un fait la nuit, l’autre est de journée, et vice-versa.

Des plannings qui rythment le quotidien de ces deux trentenaires, tous deux infirmiers en réanimation au CHU de Toulouse. Un service que Lilia a rejoint après plusieurs années passées aux urgences. Dont les deux dernières, au plus fort de la crise du Covid-19. « Une période psychologiquement éprouvante », assure la jeune mère de 33 ans.

Confrontés tous les jours à des cas graves, cette fois ils ont dû composer avec des circonstances exceptionnelles et inédites. « C’est dur de voir mourir les gens seuls, de voir les familles dire au revoir à leurs proches à travers une tablette. En réa, on voit la majorité du temps des histoires tristes, mais là on est devenu le seul pilier pour le patient », se souvient Maxime, conscient que Toulouse a, malgré tout, été plus épargné que des villes comme Mulhouse ou Paris.

Après les applaudissements…

Les applaudissements nourris des Français à 20 heures ont été éclipsés au fil du temps par les reproches acerbes, parfois les insultes, de certains patients et de leurs proches. « On nous a dit que ça n’existait pas, que c’est nous, soignants, qui transportions le virus ou alors qu’on leur volait leur vaccin. Encore récemment la mère d’un homme de 50 ans m’a demandé à voir les radios de son fils décédé du Covid, nous reprochant de vouloir faire gonfler les stats », lâche Lilia, un poil désabusé. Difficile aussi de se dire qu’ils pouvaient ramener le virus à la maison et contaminer leur petit Lenny, tout petit à l’époque. « Les personnes craignaient aussi de nous voir et nous nous hésitions aussi parce qu’on ne sait jamais », poursuit la jeune femme.

Comme son conjoint, elle a pu compter sur l’esprit d’équipe et la cohésion des soignants dans ces moments difficiles. Si dans leurs services, on a pu anticiper les vagues et mettre en place un dispositif adapté, comme partout ailleurs, ils ont toutefois dû faire face à la pénurie de masques. « Cette crise a pointé certains problèmes. En 2020, en France, on a manqué de certains médicaments pourtant très importants dans la prise en charge des patients, on a dû compter les ampoules de curare. On ne devrait pas en arriver là. Il faut qu’on soit en capacité de produire et de ne pas être dépendant d’autres pays pour tout un tas de produits », assure le trentenaire, en forme de requête à l’attention des politiques.

« Une réelle perte de confiance » dans les politiques

L’élection présidentielle ? Ils regardent ça un peu de loin, même si Lilia a décidé cette année de se réinscrire sur les listes électorales et d’aller glisser son bulletin dans l’urne. Mais aucun des deux ne sait encore le nom figurera dessus. « Ils ont tous un programme et quand ils arrivent au pouvoir, ils ne l’appliquent pas », regrette l’infirmier pour qui « il y a une réelle perte de confiance » partagée par sa génération.

« Pendant plus de 15 ans il y a eu des fermetures de lits dans le but de favoriser l’ambulatoire », enchaîne-t-il. « Parfois ça peut-être une bonne chose mais… », amorce Lilia. « Mais quand il y a une pandémie on se rend qu’il fallait les laisser ouverts », termine Maxime.

Tous les deux sont d’accord pour dresser le même constat, celui du manque de moyens alloués à l’hôpital public. « Quand un monsieur de 100 ans rentre aux urgences et attend 24 heures dans les couloirs pour avoir une place en gériatrie, ce n’est pas normal. Il faut parfois attendre trois jours pour avoir une place en psychiatrie et durant ce temps, le patient est attaché et sédaté. Les places, c’est le plus gros problème, tu as une place et trois personnes, il faut choisir. Pendant le Covid, tout ce que l’on voulait, on l’avait. Mais depuis on a refermé des lits. Le budget alloué n’est pas suffisant, il faut plus de moyens pour l’hôpital », plaide Lilia, entre deux demandes de son petit Lenny.

Profondément attachés au service public

Alors l’ambulatoire peut parfois être une solution. Mais provoque des cas de conscience, surtout lorsqu’on doit renvoyer chez elle une septuagénaire, qui vit seule et sans aide, avec une épaule immobilisée. « Il faudrait pouvoir garder hospitalisés les gens quand ils en ont besoin », poursuit celle qui ne se verrait pas pour autant rejoindre le privé. Tous deux restent profondément attachés au service public, à ses valeurs, à la possibilité qu’il offre de prendre en charge tout le monde, sans distinction.

Ils savent qu’ils ne sont pas les plus mal lotis. Que le Ségur et le Ségur 2 ont permis de mettre un peu de beurre dans les épinards. « On a mangé dans le frigo, on part une fois par an en vacances. Mais quand on se compare aux autres pays européens, on constate qu’on est mal payé par rapport à nos responsabilités, aux nuits que l’on fait », assène Lilia. Pas question pour autant de changer de métier. Car au quotidien, malgré les écueils, ils continuent à avoir l’impression « de faire quelque chose d’humain et d’utile ».