Présidentielle 2022 : « On peut trouver des populismes à gauche comme à droite », affirment Bruno Cautrès et Thomas Vitiello

Le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po), où travaillent Bruno Cautrès et Thomas Vitiello, a développé des outils de positionnement politique interactifs qui sont proposés aux lecteurs et internautes de 20 Minutes lors des grandes échéances électorales. Pour 2022, les chercheurs ont créé  « Vox populi – L’indice des populismes » afin de mesurer l’imprégnation des valeurs populistes des propositions des candidats (déclarés ou potentiels) à l’élection présidentielle d’avril prochain. Bruno Cautrès et Thomas Vitiello nous expliquent l’intérêt de cet outil, alors que la rhétorique populiste est de plus en plus présente dans le débat politique.

Pourquoi avoir voulu développer un outil pour appréhender les valeurs populistes en 2022 ?

Thomas Vitiello : Nous avons fait ce choix parce que depuis un certain nombre d’années, on observe partout en Europe occidentale la montée de courants populistes et de ce fait, nous avons constaté que le terme populisme est devenu un mot-valise. C’était l’occasion pour nous d’essayer d’objectiver ce qu’il y avait derrière ce terme et de voir comment celui-ci pouvait s’appliquer aux différentes personnalités politiques et candidats potentiels à l’élection présidentielle.

Bruno Cautrès : Dans le domaine de l’analyse des comportements politiques, le populisme est devenu un thème de recherche très important, notamment parce que des tensions sur la démocratie, portées par la rhétorique populiste, s’expriment dans de nombreux pays. L’objectif visait aussi à développer un outil qui réponde aux caractéristiques de la recherche pour qualifier ce qui est populiste.

Scientifiquement, que peut apporter cet outil sur l’étude de l’imprégnation des valeurs populistes au sein de l’électorat ?

Bruno Cautrès : Dans un laboratoire comme le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po), où l’on mène depuis de nombreuses années des recherches sur la démocratie en tension, cet outil peut nous permettre de mieux appréhender les nuances et de voir quelles sont les correspondances. Ou, au contraire, de mesurer les écarts entre ce que les candidats proposent, ce qu’ils disent et ce que pensent les électeurs sur l’échelle populiste.

Thomas Vitiello : Un outil comme « Vox populi – L’indice des populismes » permet de mobiliser cette tradition d’études des comportements électoraux portés par le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) et de la mettre à disposition de manière interactive à un nombre important d’utilisateurs. C’est un outil qui permet cette interface entre recherche et grand public.

N’y a-t-il pas un risque de banalisation des valeurs populistes avec cet outil ?

Thomas Vitiello : Les valeurs populistes n’ont pas besoin de « Vox populi – L’indice des populismes » pour être présentes dans le débat public. Notre outil est une cartographie de l’état de l’opinion des principaux courants politiques du pays.

Bruno Cautrès : C’est vrai qu’en posant la question aux gens : « Etes-vous populiste ? », on pourrait se dire : « Et au fond, quoi de plus banal puisque aujourd’hui ? Tout le monde est populiste, donc moi aussi »… Mais notre objectif est d’observer des phénomènes qui sont en train de se dérouler et de le faire correctement.

Thomas Vitiello : Avec « Vox populi – L’indice des populismes », nous essayons de parler de niveau de populisme sur certaines thématiques. On peut être populiste sur une thématique et pas sur l’autre. On peut par exemple, être très critique de la souveraineté supranationale, donc de l’Union européenne, de la mondialisation et pour autant ne pas appeler à des formes de démocratie directe comme le référendum ou la révocation des parlementaires. Le populisme est un ensemble de positions et un style rhétorique qui propose plusieurs dimensions et lorsqu’on regarde la cartographie politique proposée par Vox Populi, personne (ni les acteurs, ni les personnalités politiques) ne se revendiquant comme populistes, ne sont au même endroit.

L’outil « Vox populi – L’indice des populismes » témoigne en effet du caractère transpartisan de la rhétorique populiste.

Bruno Cautrès : En effet, les travaux du Cevipof depuis une bonne vingtaine d’années ont montré qu’on ne peut plus penser la politique française dans une seule dimension notamment, la dimension gauche droite. Et c’est d’ailleurs sans doute ce qui explique une bonne partie des difficultés des formations politiques pour fidéliser une clientèle électorale.

Thomas Vitiello : Pour expliquer, pourquoi l’on peut retrouver des populismes à gauche comme à droite, il faut avoir en tête que cela ne peut pas être considéré comme une idéologie, mais plutôt comme un ensemble de positions, un style rhétorique. C’est un ensemble de positions qui peut s’adapter à des contextes et à des rhétoriques qui peuvent aller à la fois de la gauche radicale à l’extrême droite. On peut aussi imaginer des acteurs considérés comme modérés ou comme centristes, mais qui se saisiraient de cette rhétorique populiste à un moment donné parce qu’ils y trouveraient un intérêt de posture, par exemple.

Le politologue et chercheur au Cevipof, Bruno Cautrès, dans les locaux du journal
Le politologue et chercheur au Cevipof, Bruno Cautrès, dans les locaux du journal – OLIVIER JUSZCZAK/20 MINUTES

Cet usage des accents populistes par le personnel politique semble plus fréquent ces dernières années, pourquoi ?

Bruno Cautrès : Des forces politiques qui se revendiquent comme incarnant la voix du peuple par rapport à un système politique corrompu et incapable de comprendre le peuple est quelque chose qui existe depuis très longtemps. La référence sur le sujet, c’est l’ouvrage de l’historien Pierre Birnbaum Le peuple contre les gros, où il montrait l’ancienneté dans la vie politique française de cette rhétorique du peuple opposé aux grosses fortunes, aux puissants. Mais sans doute que ces dernières années, on constate un retour de ces oppositions et de leur usage parmi le personnel politique.

Thomas Vitiello : En effet, le populisme est aussi vieux que la démocratie représentative. Par définition, cette dernière consiste à déléguer le pouvoir du peuple à des représentants, donc il y a toujours eu des voix pour dire que cette délégation était imparfaite et qu’on perdait quelque chose dans le fait de se faire représenter. De manière cyclique, nous avons constaté des poussées populistes. Mais, dans la période plus récente, beaucoup de signaux populistes commencent à partir de la fin des années 80 et du milieu des années 90 dans de très nombreuses démocraties européennes. On voit alorsnaître des critiques sur le fonctionnement de la démocratie par des forces politiques qui, ont comme objectif la conquête du pouvoir, notamment avec en France un phénomène comme celui du Front national devenu le Rassemblement national. Plus récemment, apparaît l’usage par des personnalités politiques qui appartiennent à des familles politiques considérées comme modérées de la rhétorique populiste : lors de la campagne 2007, Nicolas Sarkozy a développé une rhétorique anti-élites parce qu’il n’a pas fait les mêmes écoles que les précédents Présidents ou Premiers ministres. Après le référendum sur le traité constitutionnel européen, Jean-Luc Mélenchon a quitté le parti socialiste et progressivement crée le Parti de gauche et théoriser le populisme de gauche.

Bruno Cautrès : A partir du début des années 90, le pourcentage de personnes d’accord avec l’idée que le personnel politique est déconnecté de ses électeurs ne cesse de monter. Durant la décennie 90, on explique aux Français que le monde est en train de changer avec le traité de Maastricht, avec l’euro qui arrive, sur fond de forte récession économique, de guerre du Golfe, notamment. Il y a une succession d’événements qui se sont superposés et sont difficiles à décoder pour les électeurs. Et peut-être une bonne opportunité pour des personnalités de se positionner comme à rebours du système. La figure de Philippe de Villiers émerge à ce moment-là : il claque la porte de la haute fonction publique, lance l’aventure du Puy du Fou et avance dans son discours antieuropéen. Cette période-là va être ponctuée par la déclaration de Jean-Marie Le Pen le soir du 21 avril 2002, alors qu’il s’est qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle, qu’il s’adresse à « Vous les petits, les sans-grade… ».

Vous avez évoqué la volatilité du corps électoral et la difficulté aujourd’hui pour les partis politiques de fidéliser leurs électeurs. C’est un phénomène qui s’accroît avec l’émergence de figures comme Emmanuel Macron lors de la dernière élection présidentielle, par exemple. Est-ce que le populisme accroît cette volatilité du corps électoral ?

Bruno Cautrès : Dans le succès des formations populistes, il y a le phénomène du leader. Et là encore, ce système s’observe dans de très nombreux pays où une force politique populiste connaît des succès électoraux : Viktor Orban, en Hongrie, Silvio Berlusconi, en Italie, par exemple. Cette question du leadership peut potentiellement venir perturber ce qu’on appelle en sociologie électorale les alignements partisans.

Aujourd’hui, on n’est pas totalement entré en campagne puisque tous les candidats à l’élection ne se sont pas déclarés. Mais que pressentez-vous de différent, de singulier dans cette campagne ?

Thomas Vitiello : Ce qui m’a surpris, c’est la multiplication des candidatures à l’extrême droite, de Marine Le Pen à Eric Zemmour. Si on regarde, il y a 20 ans, à quel niveau se situait le Front national, peu de monde aurait imaginé que le Rassemblement national se ferait déborder par sa droite aujourd’hui.

Bruno Cautrès : Ce qui est étonnant, c’est l’absolue incapacité de la gauche à émerger d’une part, notamment sur les thématiques de l’écologie et de l’environnement, alors même que le niveau de préoccupation pour le climat et le sentiment de vivre dans une société injuste, marquée par des inégalités sociales, est très important en France. Les partis de gauche se retrouvent dans une situation ubuesque avec une multiplicité de candidatures, sans trouver la personne qui parviendrait à transcender les différences, considérables à gauche. Mais je pense que la campagne va véritablement démarrer avec la candidature attendue d’Emmanuel Macron. Pourquoi veut-il faire un deuxième mandat ? C’est la principale question que se posent les Français. Que peut-il faire s’il est réélu ? Veut-il réformer dans les mêmes directions que ce qu’il disait il y a cinq ans ?