Présidentielle 2022 : Les 32 heures, l’idée qui manque à la gauche pour reprendre la main ?

C’est une proposition à plusieurs centaines de milliers d’emplois, elle a déjà été mise en place dans le passé et passe pourtant pour iconoclaste : et si la réduction du temps de travail était la martingale de gauche pour la prochaine présidentielle ? Le sujet a été, étonnamment, remis sur la table par la probable candidate socialiste, Anne Hidalgo. « Reposer la question du temps de travail, c’est une évidence (…) Les conditions de travail se sont beaucoup dégradées, le télétravail a pris de l’ampleur [donc] il faut reposer la question de comment on partage son temps », a-t-elle déclaré dimanche sur France 3.

Certes, c’est bien le PS qui, en 1997, s’est fait élire sur le projet des 35 heures, mises en place au tournant des années 2000. Mais le parti s’est bien gardé de remettre la réduction du temps de travail en avant depuis. Ainsi, durant le quinquennat Hollande, il n’en a jamais été question. Au contraire, les 32 heures sont dans le programme des Verts puis d’EELV depuis de très longues années. Idem pour La France insoumise. Les défenseurs et défenseuses de l’idée estiment – entre autres – que c’est une partie de la solution au chômage : des études ont montré que les 35 heures en avaient créé 350.000 emplois.

« Un vrai projet de société »

Voilà un sujet fort, à un moment où la gauche semble peiner à se démarquer par un « grand récit ». C’est « un vrai projet de société qui peut cliver avec la droite », estime Clémence Guetté, la coordinatrice du programme de la France insoumise, contactée par 20 Minutes. Qui plus est sur la thématique économique et sociale, où la gauche est plus à l’aise que sur l’identitaire et le sécuritaire… qui dominent le début de la précampagne.

Il y a quelques mois, le directeur d’étude chez Ipsos, Mathieu Gallard, expliquait à 20 Minutes qu’il y avait là une clé : « Si la campagne se fait sur des enjeux identitaires, effectivement pour la gauche ça sera extrêmement difficile. Mais si un candidat de gauche parvient à faire que la campagne se déroule avant tout sur les enjeux économiques et sociaux, le pouvoir d’achat, le chômage, le système de protection sociale dans le contexte post-épidémie, ça peut changer beaucoup de choses. »

Un renversement de l’opinion ?

La réduction du temps de travail est-elle le bon sujet pour reprendre la main ? L’ambiance des dernières campagnes présidentielles tenait plus de concours de détricotage des 35 heures. Face à « la valeur travail » vantée par la droite et une partie de la gauche la réduction du temps de travail passe pour « un débat presque interdit en France », croit la politiste à la Kedge Business School, Virginie Martin, interrogée par 20 Minutes. « Ce sont des thématiques qui ont du mal à passer la rampe en France, qui ont du mal à être frappées de crédibilité. La bataille de l’opinion a été perdue. »

L’idée qu’en France on travaille peu, en tout cas moins qu’on ne le devrait, s’est enracinée. Jusqu’au président de la République : la France est « un pays qui travaille moins que les autres », a affirmé Emmanuel Macron lors de la présentation du plan d’investissement France 2030. Sandrine Rousseau avait fait des 32 heures un des thèmes forts de sa campagne à la primaire écologiste. Thomas Portes, un de ses porte-paroles, reconnaît que sur cette question « la gauche est à contre-courant face aux éditorialistes et aux responsables politiques d’extrême droite, de droite et même du centre ». Il les croit minoritaires : « Autour de vous, personne ne dit être fainéant ou qu’il ne travaille pas assez ! »

Du courage

Thomas Portes pense que ces dernières années les mouches ont changé d’âne sur ce thème. Que la crise sanitaire – et tout ce qu’elle a bouleversé dans le monde du travail – a changé la donne et permet à la gauche de « réimposer ce thème qui est un marqueur de son histoire ». Une preuve de ce nouvel état de fait est peut-être, malgré sa défaite, le très bon résultat enregistré par Sandrine Rousseau à la primaire écologiste : « C’est bien la preuve qu’un autre récit peut être entendu », analyse Virginie Martin, qui trouve la gauche encore bien timide. « Le plus souvent les candidats sont frileux, prennent des thèmes éculés  »qui marchent » : c’est plus facile de parler d’islam que d’un sujet difficile comme le temps de travail. Il faudra des candidats courageux ! »

Anne Hidalgo, elle, est restée prudente : « Elle n’a parlé ni des 32 heures ni de la semaine de quatre jours, tempère auprès de 20 Minutes son soutien et président PS du conseil départemental la Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel. Elle pose la question du temps de travail dans un débat plus général sur la place du travail dans la société. » Tout de même, désormais aucun candidat de gauche ne semble s’opposer à la réduction du temps de travail. Même Arnaud Montebourg n’a pas de « position dogmatique » et n’a « pas de souci avec ce débat-là », a dit à 20 Minutes un de ses proches, bien que l’ancien ministre mette la priorité sur l’augmentation des salaires – « et l’inflation des prix de l’énergie nous donne plutôt raison ».

Bouffée d’air frais

Alors, la réduction du temps de travail facteur d’alliance à gauche ? Stéphane Troussel le croit : « C’est un thème fédérateur pour l’ensemble de la gauche. » Et d’abonder : « Il y aura des débats sur la priorité donnée au salaire ou au temps de travail… Je crois qu’Anne Hidalgo est le point d’équilibre pour appréhender la question. » Pas sûr que tous l’entendent de cette manière. Déjà sur la méthode tout le monde n’est pas d’accord : Anne Hidalgo et Yannick Jadot, par exemple, ne veulent pas de loi sur la réduction du temps de travail (comme pour les 35 heures) mais des négociations par branche. Clémence Guetté est plus radicale et Thomas Portes veut que les 32 heures soient imposées par le pouvoir politique.

Qu’a cela ne tienne : si jamais la gauche avait enfin trouvé là du grain à moudre sur un sujet vraiment à elle, ça serait déjà une sacrée bouffée d’air frais pour la tripotée de candidat à la gauche d’Emmanuel Macron actuellement asphyxiés par la prédominance des thématiques identitaires et sécuritaires.