Présidentielle 2022 : « L’écologie est quasi-absente de la campagne et quand on en parle, ce n’est que sous l’angle du nucléaire »

« Nous constatons avec inquiétude l’absence de débat démocratique dans la campagne présidentielle sur les graves bouleversements en cours et à venir, qu’ils concernent le climat, l’océan, la biodiversité ou les pollutions. » Le 1er février, dans une tribune publiée sur francetv.info, 1.400 scientifiques appelaient les candidats à la présidentielle et les médias à sortir des « discours de l’inaction ». Sans manquer de faire un parallèle avec le film Don’t Look Up, cette allégorie du déni face au changement climatique, succès de ce début d’année sur Netflix, et « qui met en scène une société plus préoccupée par son nombril que par la menace qui se profile ».

En novembre dernier, La Fabrique écologique pointait déjà cette absence quasi-totale des enjeux écologiques dans les débats électoraux. Le think-tank transpartisan, spécialisé dans l’écologie et le développement durable, prenait alors les devants  en publiant 26 fiches thématiques correspondant « aux sujets les plus importants et le plus souvent, les moins ou les moins bien traités » dans le débat public.

Pourquoi l’écologie est aussi absente de cette campagne présidentielle ? Pourquoi l’enjeu de la transition ne se résume pas seulement à la question du nucléaire ? Comment aborder l’enjeu de la sobriété ? Géraud Guibert, ex-socialiste, cofondateur et président de La Fabrique Ecologique livre son analyse à 20 Minutes.

Dans Mémo sur la nouvelle classe écologique, publié le mois dernier, les sociologues Bruno Latour et Nikolaj Schultz écrivent que, « pour le moment, l’écologie politique réussit l’exploit de paniquer les esprits et de les faire bâiller d’ennui »… Ce constat est-il juste ?

Ça l’est en effet. Et on le voit particulièrement en ce moment dans le contraste saisissant entre l’urgence de la transition écologique dont tout le monde semble avoir pris conscience et la quasi-absence du sujet dans la campagne présidentielle. Les seuls enjeux qui ont été traités à ce jour sont le nucléaire et la chasse. Mais pour le reste, c’est proche du zéro. Une nette régression par rapport aux dernières présidentielles. Celle de 2007 en particulier, lors de laquelle la Fondation Nicolas Hulot avait élaboré le Pacte écologique, une charte environnementale que les principaux candidats avaient signée. Elle s’articulait autour de cinq propositions sur des sujets très concrets qui s’étaient ainsi retrouvés poussés sur la scène publique. On n’a pas cet élan cette fois-ci. Il reste encore un mois et demi pour rectifier le tir.

Comment expliquer que l’écologie s’impose si peu dans les débats ?

Si l’on regarde les dernières années, on se rend compte que ça marche par cycle. Avec des hauts, pendants lesquels on parle beaucoup d’écologie. C’était le cas en France, en 2015, lors de la COP21 à Paris. Et des bas pendant lesquels le sujet passe au second plan. Alors que cette décennie est cruciale dans le chemin vers la neutralité carbone en 2050, ce qui devait rendre cette présidentielle capitale. Nous sommes malheureusement aujourd’hui dans un de ces bas. La pandémie de Covid-19, qui accapare l’actualité, joue sans doute beaucoup. Mais il y a également un phénomène plus structurel, que l’on peut qualifier d’« écosystème de la facilité ». Il s’applique déjà aux politiques, qui ont bien souvent la tentation de ne pas aborder les sujets compliqués, car ils exigeraient des transformations structurelles de la société. C’est encore plus vrai pour la transition écologique dont la problématique est mondiale et donc pas si simple à adapter aux caractéristiques nationales. Mais cet « écosystème de la facilité » vaut aussi pour les médias qui ne mettent pas encore suffisamment les moyens pour approfondir les enjeux écologiques, encore moins dans ce contexte de crise économique que beaucoup traversent. Enfin, une partie des électeurs fuient toujours cette thématique de l’écologie parce qu’ils craignent les effets de la transition sur leur quotidien. C’est d’ailleurs une lacune du débat sur le sujet : on ne parle quasiment jamais du nécessaire accompagnement des catégories sociales les plus fragiles dans cette transition écologique.

Géraud Guibert, président de la Fabrique écologique, à Paris, le 31 janvier 2022.
Géraud Guibert, président de la Fabrique écologique, à Paris, le 31 janvier 2022. – Olivier Juszczak / 20 Minutes

Non seulement les enjeux écologiques sont peu traités, mais regrettez-vous aussi qu’ils se focalisent bien souvent sur la question du nucléaire ?

Le débat sur notre futur mix électrique est légitime et important. Mais, effectivement, il est très souvent réduit à la question de savoir s’il faut construire de nouveaux réacteurs ou, au contraire, en fermer. Et en se positionnant, beaucoup pensent avoir tout dit. Pourtant, les enjeux devant nous sont bien plus vastes. Notre production d’électricité est déjà fortement décarbonée en France et ne représente d’ailleurs que 24 % de nos consommations d’énergie finale, contre 65 % pour les combustibles fossiles (43,9 % pour le pétrole et 19,6 % pour le gaz naturel). C’est à ces 65 % qu’il faut s’attaquer. L’électrification d’usages qui carburent aujourd’hui aux fossiles (les transports, par exemple) n’est qu’une partie de la solution et elle n’est pas sans limite. Il faut aller beaucoup plus loin dans la réflexion, débattre enfin des transformations structurelles de la société que nécessite la transition écologique.

On en vient à la question de la sobriété ?

Réduire nos consommations d’énergies est un enjeu essentiel. Mais, je n’aime pas beaucoup ce mot « sobriété », parce qu’il est souvent mal compris. Il est réduit à l’idée qu’il va falloir individuellement se serrer la ceinture. Or, l’enjeu est bien plus d’arriver à des solutions de sobriété collective, qui permettent de faire des économies d’énergie, d’éviter des gaspillages. Cela passe par des changements structurels de nos sociétés : travailler à une plus grande proximité entre l’habitat, l’emploi, les lieux de commerce et de loisirs… De même que réduire la fracture territoriale qui fait qu’aujourd’hui, une population est très concentrée dans quelques métropoles et sur nos littoraux. Alors qu’à côté, il existe  cette diagonale du vide qui va de la Meuse aux Landes. Voilà des sujets que nous aimerions voir aborder dans la campagne.

Comme penser « une nouvelle économie écologique », thématique que La fabrique écologique met en avant ?

Cette « nouvelle économie écologique » impose de réfléchir à des ruptures économiques quand le système actuel, de forme capitaliste, n’est pas adapté à la transition. Cela implique de faire émerger nouveaux indicateurs, non pas complétant, mais se substituant au « produit intérieur brut ». Cela demande surtout de réfléchir à de nouveaux systèmes de consommation et de production. Intégrant le prix des pollutions, y compris carbone, privilégiant la fonction plutôt que la propriété, reposant sur l’économie circulaire… Prenez le plan France 2030, présenté cet automne par Emmanuel Macron. Il prévoit d’investir 30 milliards d’euros sur dix technologies considérées comme d’avenir. On mise sur l’hydrogène, l’avion bas carbone… Mais qu’est-ce qui empêchait aussi de construire de véritables filières françaises de reconditionnement des produits ? Ce pourrait être le cas par exemple, dans le numérique où les impacts environnementaux sont générés à l’étape de la fabrication des terminaux (smartphone, ordinateurs…) et non pas tant dans leurs usages. Pourquoi pas un objectif de 80 % de ventes de téléphones reconditionnés d’ici 5 ans ? En le faisant, on irait là encore dans le sens d’une sobriété collective.

Fin janvier, dans son bilan de la politique environnementale d’Emmanuel Macron, le Réseau action climat (RAC) estimait « que ce que quinquennat a fait aussi peu que les précédents ». Partagez-vous ce constat ?

Il y a tout de même eu des avancées. Mais, il est certain qu’on ne va toujours pas assez loin, ni assez vite. La France a diminué ses émissions de gaz à effet de serre de 20 % entre 1990 et 2020. Pour atteindre le nouvel objectif européen de moins 55 % en 2030, il faudra faire presque trois fois plus en trois fois moins de temps. Or, les propositions portées dans cette campagne ne sont pour l’instant pas à la hauteur. Certains candidats considèrent qu’il ne faut rien faire en matière d’environnement, d’autres qui résument tout à la question du nucléaire, d’autres encore qui, dans ce contexte de crise de l’énergie, s’en tiennent à des aides ponctuelles de maintien du pouvoir d’achat, sans mettre en place des mesures structurelles. Et ceux, enfin, qui alignent un catalogue de mesures très ambitieuses sur l’écologie, mais du coup peu crédibles tant elles impliquent une dépense publique considérable. Les nécessaires transformations structurelles de la société sont très rarement évoquées. Même l’impôt climatique que souhaitent instaurer plusieurs candidats de gauche, n’est rien d’autre qu’un impôt sur la fortune, objet classique de bataille entre la droite et la gauche depuis vingt ans. On ajoute seulement une dimension climatique en l’indexant sur l’impact carbone des placements financiers des ménages les plus riches. Son efficacité risque d’être très réduite pour le climat.

Comment La fabrique écologique compte-t-elle se faire entendre dans la dernière ligne droite de cette campagne ?

Nous avons élaboré vingt-six fiches thématiques avec des experts du think-tank et des contributeurs extérieurs. Ce dossier a été publié en novembre dernier et est depuis ouvert aux commentaires. Cette étape de co-construction citoyenne devrait s’achever mi-février et sera suivie de la publication définitive de notre dossier « présidentielle ». On ne fera pas d’analyse des propositions écologiques de chaque candidat, d’autres think-tanks et ONG le font déjà. En revanche, nous publierons une note, début mars, sur la cohérence d’ensemble de chaque programme, un point qu’on oublie souvent de regarder.