Présidentielle 2022 : L’abstention a toujours existé mais ce n’est plus « une maladresse, une faute »

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, le 10 avril 2022, on peut sans trop s’avancer dire que l’abstention sera encore élevée. En 2017, au premier tour, elle s’était établie à 22,23 % et la présidentielle est une élection à enjeux qui suscite traditionnellement davantage de participation que les autres scrutins intermédiaires. Pour autant, la forte abstention est-elle vraiment nouvelle dans l’histoire politique française ? 20 Minutes remonte l’histoire avec l’aide de  Retronews, le site de presse de la bibliothèque nationale de France​, et de spécialistes du sujet pour comprendre comment expliquer que certains citoyens boudent les urnes.

De 1848, date de l’entrée en vigueur du suffrage universel masculin, jusqu’à la Première Guerre mondiale, la population est dans une phase d’éducation à la citoyenneté électorale. « Celle-ci se conquiert, s’apprend, cela ne se fait pas en une décennie, pointe Celine Braconnier, professeure de sciences politiques spécialiste de l’abstention et directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. Cela passe par l’accompagnement de l’école gratuite obligatoire, dédiée à l’apprentissage de certaines dimensions de la citoyenneté et aussi la structuration des formations politiques qui prennent en charge l’incitation au vote. »

«Votez aujourd’hui avec discipline, votez démocrate!», lance le Petit Troyen en 1937

Dans le Journal des débats politiques et littéraires du 20 février 1876, quelques dizaines d’années après la mise en place du suffrage universel, Francis Charmes, député du Cantal, fustige l’attitude des abstentionnistes : « Dans un pays de suffrage universel, l’abstention est une maladresse et une faute : on doit, au besoin, entre deux maux, choisir le moindre ».

« Progressivement, on passe à une mobilisation par des organisations collectives que sont les partis politiques en cours de formation. Et là qui vise à intégrer dans la citoyenneté tous les hommes disposant du droit de vote, y compris ceux les plus éloignés de la vie politique, ceux qui n’ont pas été à l’école, détaille Céline Braconnier. Tout cela prend du temps ». L’ encadrement progressif des populations, on le sent en lisant dans le Petit Troyen du 17 octobre 1937, dans un contexte tendu d’avant-guerre, un appel direct aux électeurs de gauche « votre abstention, même involontaire profite aux réactionnaires et aux admirateurs du fascisme. Votez aujourd’hui avec discipline, votez démocrate! »  La citoyenneté ne se décrète pas mais se construit progressivement au fil de l’histoire. « La participation électorale est le produit d’un apprentissage, aussi bien à l’échelle de l’histoire contemporaine qu’à l’échelle des individus », résume la spécialiste. 

Les années 1980, le désenchantement politique

Pour elle, la fin des années 1980 marque un tournant. La grande alternance promise par l’arrivée au pouvoir de François Miterrand en 1981 débouche sur une grande désillusion. « Et ensuite cela ne va faire que s’accentuer car les alternances politiques droite/gauche vont avoir pour effet de susciter une sorte de désenchantement politique puisque les gens ont l’impression -c’est ce qu’ils disent- que peu importe que ce soit la gauche ou la droite, leur vie ne change pas complètement, pas suffisamment, » analyse la politologue. Et si l’espoir du changement s’amenuise, l’envie de se déplacer pour voter aussi… Cette analyse-là n’est pas nouvelle. Dans le quotidien Le XIXe siècle, on peut lire dans l’édition du 4 août 1907 : « Les abstentions s’expliquent diversement. Mais la cause profonde des abstentions, leur cause directe, capitale, c’est le défaut d’enthousiasme, c’est le scepticisme sur la valeur du bulletin de vote. »

Un autre élément que la professeure de sciences politiques met en avant, c’est la transformation du monde du travail, et notamment la désindustrialisation. « Le déploiement d’un monde des services beaucoup moins favorable à l’organisation collective, rapporte-t-elle. Tout ça a des répercussions en termes de délitement de l’encadrement politique et syndical qui se répercute sur la participation politique. » Et en particulier sur celle des classes populaires car les enquêtes montrent que les personnes diplômées, politisées et plutôt à l’aise économiquement ont davantage de chance de participer régulièrement aux élections, sans avoir besoin d’y être incitées. 

La présidentielle, un scrutin encore mobilisateur

« Les élections municipales et présidentielles sont celles qui recueillent le plus de participation car ce sont les plus lisibles », estime Jean Petaux, politologue bordelais, pointant les dernières régionales et départementales, comme contre-exemples. « La présidentielle reste en France un scrutin qui, jusqu’en 2017 en tout cas, est très massivement mobilisateur même si le niveau de participation a baissé depuis 2007 mais très progressivement par rapport aux autres scrutins », rapporte Céline Braconnier. Des abstentionnistes peuvent y participer, parfois en se décidant au dernier moment notamment « car la campagne est de beaucoup plus forte intensité, qu’elle est relayée par beaucoup plus de médias auprès d’une population plus large », ajoute-t-elle.

Les plus jeunes assument aujourd’hui de ne pas participer à un scrutin. « L’incivisme n’est plus stigmatisant, observe Jean Petaux. Le contrôle social du voisinage ne joue plus. » En lisant L’Événement, du 21 décembre 1938, on peut mesurer toute la désapprobation qui vise, à cette époque, ceux qui restent à l’écart des urnes : « Le citoyen qui, dans une démocratie, tient en main cette arme redoutable qu’on appelle le bulletin de vote, et qui, par indifférence, par paresse ou par crainte, n’use pas de son droit d’électeur, trahit, en même temps que ses propres intérêts, ceux de la République elle-même. »

Abaisser à 16 ans le droit de vote?

Actuellement, les catégories les plus âgées, même si parmi elles certains sont tout autant désabusés que les plus jeunes, continuent d’accomplir leur devoir civique. « Un tiers de la participation s’explique par l’habitude », rapporte Céline Braconnier. C’est la raison pour laquelle elle est favorable à un abaissement de l’âge légal pour voter dès 16 ans. « On est plus encadrés et dans de meilleures conditions pour commencer sa carrière électorale », résume-t-elle. Pour la professeure de sciences politiques, il faudrait accompagner ces années-là, en repensant notamment le rôle de l’école via une réforme.

Et toujours selon elle, pour convaincre ces jeunes électeurs et électrices de voter à plus court terme, il faudrait aussi traiter des thèmes qui les préoccupent, comme le dérèglement climatique qui n’est pas au cœur des débats de cette campagne présidentielle. « Mais les candidats ont intérêt à cibler les populations dont on est sûr qu’elles vont aller voter », souligne Céline Braconnier. Un cercle qui peut sembler vicieux…