Présidentielle 2022 : La grande inconnue du taux d’abstention, qui pourrait battre un record au premier tour

Et si le grand gagnant du premier tour était… personne ? L’abstention, enjeu traditionnel des scrutins et baromètre de la santé de la démocratie, demeure très incertaine dans une campagne escamotée par la guerre en Ukraine. « Tout va se jouer dans les huit derniers jours et on a deux schémas possibles », résume le sondeur (Ipsos) Brice Teinturier. « Soit dans les dix derniers jours, comme en 2017, la mobilisation remonte et on peut espérer à ce moment-là une abstention contenue, on va dire à 25 %, soit on est vraiment sur un schéma différent, et là effectivement on peut être dans la zone des 28, 30 % d’abstention », analyse-t-il pour France Info.

La crainte est alors que le record du 21 avril 2002 (28,4 %), qui avait porté pour la première fois l’extrême droite au second tour à la surprise générale, ne soit battu. A côté, le score de 2017 (22,2 %), qui ne faisait pourtant pas figure de bon cru, serait enviable. « Mesurer et estimer correctement l’abstention avec les sondages est souvent délicat car déclarer que l’on s’abstient, c’est déroger à l’image du bon citoyen », met cependant en garde le politologue Bruno Cautrès (Cevipof), pour qui il « semble prématuré de faire cette prévision » d’une abstention à plus de 30 %.

Prudence chez les sondeurs

Comme lui, nombreux sont les spécialistes à appeler à la prudence en raison de l’indécision et la volatilité croissante d’électeurs « intermittents » qui font leur choix de plus en plus tardivement. « Quand j’étais jeune, on apprenait que dans une élection présidentielle, la cristallisation se faisait en janvier ou en février. Maintenant la cristallisation se fait le jour du vote », relève le directeur général de la Fondation Jean Jaurès Gilles Finchelstein.

Echaudés par le précédent des élections régionales de 2021 où le niveau de l’abstention (deux tiers des électeurs au final) avait été sous-estimé et, par contrecoup, le score du RN surévalué, même les sondeurs mettent en garde contre certaines interprétations de leurs enquêtes laissant penser que l’élection est déjà jouée, et Emmanuel Macron réélu. « Cette abstention nous incite à une certaine prudence sur ce que nous mesurons parce qu’il peut y avoir une déformation ultime des niveaux d’intentions de vote que nous mesurons aujourd’hui en fonction des catégories qui, in fine, vont se mobiliser ou pas », avertit ainsi Brice Teinturier.

L’abstention plus défavorable à Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon

Car le risque d’abstention ne menace pas de la même façon tous les candidats. « L’électorat qui est le moins sensible à l’abstention, c’est celui d’Emmanuel Macron, parce que c’est un électorat aisé, inséré et c’est également le cas de l’électorat de Valérie Pécresse », souligne le directeur général délégué d’Ipsos. D’un autre côté, ils n’auraient alors rien à gagner avec une mobilisation forte. « L’abstention est en revanche potentiellement défavorable à l’électorat de  Jean-Luc Mélenchon et à celui de Marine Le Pen parce que ces deux électorats sont à la fois plus jeunes et composés davantage d’ouvriers et d’employés qui se mobilisent moins », complète-t-il.

Rappelant « ce qui s’était passé le 21 avril 2002, où beaucoup d’électeurs, persuadés que Lionel Jospin allait être qualifié, s’étaient autorisés des votes différents », il n’exclut pas toutefois une démobilisation risquée des électeurs Macron si le match semble plié. « Pour que la participation atteigne le niveau habituel d’une élection présidentielle – aux alentours de 80 % –, il faut que soit perçue l’existence d’un enjeu » car « la nouveauté de la période, c’est que la participation électorale n’a plus rien d’automatique. Peu d’enjeu, peu de participation », estime Gilles Finchelstein.

« Lorsqu’une élection donne le sentiment que son résultat est connu d’avance, alors elle motive moins », abonde Bruno Cautrès dans Libération. Au-delà du match qui se resserre au second tour, avec une  Marine Le Pen vainqueure dans la marge d’erreur, les prévisions du premier tour (où la candidate du RN a six points d’avance sur le troisième, Jean-Luc Mélenchon), pourraient donc dissuader les électeurs…