Présidentielle 2022 : « La campagne n’est pas un spectacle qui va attirer le grand public »

Une fois de plus, un carton du grand écran se confirme sur le petit. La diffusion de Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu ? par TF1 dimanche 3 avril, a amené  7,6 millions de téléspectacteurs sur la première chaîne, selon Médiamétrie. Soit 34,6 % de part d’audience, loin devant les autres chaînes, lors d’une précieuse case horaire, le dimanche soir.

TF1 va-t-il réitérer un tel score la semaine prochaine ? La première chaîne a fait parler en programmant, le dimanche 10 avril, Les Visiteurs, de Jean-Marie Poirée, dès 21h30… Soit une heure et demie après le résultat du premier tour de l’élection présidentielle.

Ecourtée, la traditionnelle soirée électorale, pendant laquelle éditorialistes et politiques se succèdent sur le plateau pour commenter les résultats du vote en direct. Ils et elles le feront, mais uniquement de 18h30 à 21h30. « En tant que chaîne leader, nous considérons que dans la partie chaude d’une heure et demie, on peut avoir donné l’intégralité des faits, des résultats, des réactions, des commentaires », a justifié Thierry Thuillier, directeur général adjoint du pôle information de TF1, auprès de l’Agence France Presse. Ensuite, la soirée électorale continuera sur LCI, la chaîne d’information en continu du groupe TF1.

Coup de pouce à LCI

Si ce format de soirée est inédit pour une élection présidentielle, TF1 en a déjà fait le choix « pour les autres élections, y compris législatives », a noté Thierry Thuillier. Il a également évoqué des « usages, [d] es goûts et [d] es attentes des téléspectateurs [ayant] évolué », en raison « de la multiplication de l’offre » sur les chaînes d’information.

Faut-il voir dans ce choix un symbole du désintérêt des citoyens pour les élections, à mettre en miroir des taux d’abstention annoncés comme records ? Cette programmation pourrait-elle être un message envoyé par TF1 au monde politique ? Pour Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS et membre du laboratoire CERLIS (Centre de recherche sur les liens sociaux), ce choix inédit est avant tout stratégique. « Je pense qu’il y a deux explications : d’abord, c’est de la part de TF1 un certain coup de pouce donné à LCI, qui a du mal à dépasser les autres chaînes d’information en continu dans un contexte concurrentiel. La seconde serait le sentiment que cette campagne n’est pas intéressante, pas amusante. Ce n’est pas un spectacle qui va attirer le grand public de TF1. »

La chercheuse constate par ailleurs que BFM TV s’est « moins engagée que LCI ou CNews » dans le traitement de la campagne. « Des trois, c’est la chaîne la plus orientée vers l’aspect commercial, sa principale motivation est de faire de l’audience. » Ce traitement amoindri « montre que les programmateurs font le constat que la campagne ne fera pas d’audience. »

Choix économique

Un constat partagé par TF1, donc. Il y a cinq ans, le 23 avril 2017, au soir du premier tour de la présidentielle, la chaîne avait rassemblée 5,7 millions de téléspectateurs, pour 21,5 % de part d’audience. La soirée électorale, animée par Anne-Claire Coudray et Gilles Bouleau, s’était terminée vers 22h35. France 2, dont le direct s’était terminé vers minuit, avait fait mieux, avec 24,6 % des téléspectateurs.

Les Visiteurs, eux, ont réuni près de 8 millions de téléspectateurs lors de leur dernier passage sur TF1, en avril 2020. Certes, les Français étaient alors confinés. Mais déjà, en 2016,  ils avaient été 7,2 millions à suivre les aventures de Jacquouille. Un succès assuré, donc, et un choix économique assumé. « En programmant Les Visiteurs, TF1 fait un choix économique, résume Isabelle Veyrat-Masson. Cela peut choquer, mais on peut aussi le trouver légitime, dans la mesure où TF1 est une chaîne commerciale. Et la télévision est un spectacle. »

Pas de nouveauté

Or, ce spectacle, estime la chercheuse, n’est pas assez intéressant cette année. « Il y a moins de suspense qu’en 2017 », a d’ailleurs fait valoir TF1 après avoir annoncé raccourcir sa soirée électorale. « Dans une campagne, comme dans la fiction, il faut des personnages intéressants, du suspense, des retournements. Pour l’instant, celle-ci est une répétition de 2017, en moins bien, car il n’y a plus de nouveauté, analyse Isabelle Veyrat-Masson. Avec le phénomène Macron, la campagne précédente était extraordinaire. Même les chaînes du service public avaient joué le jeu du spectacle. C’était comme une émission de téléréalité, avec ses confessions, ses faits divers… Cette fois, la campagne semble jouée d’avance. Zemmour a un peu changé la donne pendant quelque temps, mais ça n’a pas duré. »

De plus la campagne a été amenée au second plan par « des événements tellement importants en première ligne : la guerre en Ukraine, et la pandémie de Covid-19. Chaque fois, des événements peuvent teinter la campagne. Mais je ne me souviens pas avoir vu cette configuration auparavant », constate Isabelle Veyrat-Masson, pour qui l’aspect « inintéressant » de la campagne « justifie » que TF1 ne se sente pas d’y passer trop de temps, lors d’une soirée « importante pour les audiences ». Toutefois, estime la chercheuse « s’il se passe quelque chose de totalement inattendu lors du premier tour, je pense que Les Visiteurs passeront à la trappe et que TF1 adaptera son antenne ».