Présidentielle 2022 : Du succès aux polémiques, l’itinéraire d’Elyze, le Tinder électoral qui fait « matcher » la campagne

Ils ne s’attendaient pas à un tel raz-de-marée. François Mari, 19 ans, et Grégoire Cazcarra, 22 ans ont créé Elyze en parallèle de leurs études et de leurs autres activités. Avec pour objectif de faire « matcher » les propositions des candidats à l’élection présidentielle avec les jeunes citoyens qui, parfois, ont des difficultés à se repérer dans les programmes. Un Tinder à la sauce électorale ? « Nous ne voulions pas faire référence au nom de ladite application pour des questions de droit, mais nous revendiquons nous être inspirés des apps de rencontre pour créer Elyze, et notamment en reprenant le principe du swipe et certaines caractéristiques visuelles bien connues du marché du dating », déroule François Mari. Résultat, l’application a passé cette semaine le cap des deux millions de téléchargements.

Lancée il y a à peine un mois, Elyze donne le vertige à ses deux co-créateurs quand on connaît l’objectif de départ, à savoir « 20.000 téléchargements ». Mais ce succès les plonge dans un tourbillon d’où émergent plusieurs polémiques concernant la transparence de leur projet, ainsi que sa fiabilité.

Un vœu pieux

François Mari et Grégoire Cazcarra se rencontrent il y a quelques mois via Instagram et Les Engagés, une association créée par ce dernier qui se revendique citoyenne et apartisane. L’application partage le même but que la structure : « Combattre une abstention galopante  qui augmente élection après élection et amener les plus jeunes à s’intéresser au jeu politique ».

Aux manettes pour coder l’application, c’est François Mari, qui « développe depuis des années » en parallèle de ses études à HEC Montréal. « Je n’ai pas beaucoup dormi ces derniers mois, avoue-t-il dans un sourire. Entre le décalage horaire et tous les bugs à régler et développements à faire, je n’ai pas eu le choix que de sauter plusieurs cours. » Pour la centralisation des propositions des candidats, « nous sommes entourés par une équipe d’une vingtaine de bénévoles qui collectent et décortiquent les programmes, les annonces ».

Sous chaque proposition soumise à l’utilisateur, à la place des photos chères à Tinder, il est possible d’avoir des éléments plus précis et plus développés. « C’est ce qui prend le plus de temps, expliquer succinctement la volonté du candidat pour ne pas que l’utilisateur ait une proposition trop brute. »

Pour l’heure, nous sommes partis sur 15 candidats et environ 500 propositions, mais nous avons une mise à jour à venir pour notamment enlever Arnaud Montebourg et, potentiellement, selon les résultats de la primaire populaire, ajouter Christiane Taubira. Voire d’autres, selon l’avancée des parrainages. »

Mais l’avancée de la campagne présidentielle n’est pas la seule raison des mises à jour régulières d’Elyze. Plusieurs inquiétudes et un soupçon de polémique apparaissent à mesure que croît la popularité de l’appli.

L’heure des premières critiques

L’un des premiers détracteurs de l’appli – et de loin le plus connu –, c’est Jean-Luc Mélenchon. Le candidat LFI à l’élection présidentielle, très actif sur Twitter, dénonce à la mi-janvier un « coup tordu ».

« Il y avait d’abord un problème sur l’algorithme, relate Mathis Hammel, « Tech Evangelist » chez CodinGame et passionné par la programmation et la cybersécurité. Quand il y avait un ex aequo sur les scores, c’était automatiquement Emmanuel Macron qui était mis en avant. » Mathis Hammel souligne également « qu’il pouvait y avoir un problème de calcul des pourcentages [de compatibilité entre les opinions de l’utilisateur et les candidats] au moment du résultat final ou dans l’ordre d’affichage : un candidat à 80 % se retrouvait en 3e position alors que celui à 72 % était 2e ».

Pour tenter de résoudre ces soucis, le spécialiste se penche alors sur le code d’Elyze, qui n’était pas disponible « parce que ça prend un peu de temps pour passer en open source », confie François Mari. Avec des techniques de rétro-ingénierie, Mathis Hammel découvre « un code très complexe, difficile à démêler ». Tombé « un peu par hasard », selon ses dires, sur « un souci lié aux permissions d’accès de la base de données », il se rend compte qu’il pouvait non seulement modifier les données de son propre compte sur Elyze, mais également modifier les propositions des candidats, voire retirer celles d’un prétendant à l’Elysée. « On n’avait pas tout anticipé, admet François Mari. Le projet nous a un peu dépassés, mais grâce à tous ces signalements sur Twitter, nous avons pu améliorer notre code, réparer rapidement les bugs et passer en open source. »

La collecte de datas au centre du débat

Il y a pourtant un nouveau hic qui gêne de nombreux utilisateurs : la collecte de données d’ordre politique que, dans un premier temps, les créateurs ne sont pas prêts à abandonner. « Nous pensions pouvoir les vendre à des think tanks ou d’autres organismes, mais à aucun moment nous n’avons songé à les céder à un quelconque parti politique », assure François Mari.

Dans la première version de l’appli, il était proposé à l’utilisateur de renseigner son genre, sa date de naissance et son code postal. Or, « niveau RGPD, il n’y avait aucune base légale, surtout concernant des données politiques », affirme Mathis Hammel. Et la collecte de ces données-là pose quelques questions sur l’anonymat.

C’est d’ailleurs pour cette raison que les créateurs d’Elyze ont reçu une mise en garde de la Cnil, qui s’est ajoutée à la levée de boucliers sur Twitter. Finalement, les créateurs d’Elyze ont renoncé à collecter des données : « Nous avons revu notre mode de fonctionnement de base. Nous pensions que notre modèle pouvait reposer sur cette collecte mais finalement, nous avons changé d’avis », explique François Mari.

L’imbroglio du Play store

Et alors que tous les signaux semblaient au vert pour Elyze après trois semaines d’existence, Google y est finalement allé de son grain de sel en retirant l’appli de son Playstore pour « manquement aux conditions d’utilisation du magasin en ligne ». « Certains ont pensé à un raid de signalements concernant la collecte de données, mais nous avons seulement manqué de rigueur dans la rédaction des conditions », souffle le co-créateur.

« Ce n’est quand même pas de chance. Au moment où ils se mettent en conformité en passant leur code en open source, en corrigeant les bugs et en annonçant qu’ils renoncent à collecter des données, Google les retire de leur plateforme d’appli », compatit Mathis Hammel. « Ils ont été dans l’œil du cyclone de toute la communauté du développement logiciel en France, et pour une première expérience, ce n’est vraiment pas simple. »

Mercredi, l’appli n’était toujours pas disponible au téléchargement pour les utilisateurs d’Android. 

A la question de savoir si Elyze avait déterminé le bon candidat pour lui, François Mari confirme que la dernière version est fiable : « J’ai bien retrouvé le podium des candidats susceptibles d’emporter ma voix en avril. » Même son de cloche du côté de Mathis Hammel : « La version actuelle est vraiment utilisable. J’ai découvert des candidats en fonction de mes opinions. » Un match super liké ?