Présidentielle 2022 : « Changer le narratif sur les migrations », le nouveau combat de Benoît Hamon

A dix jours du premier tour, les candidats à la présidentielle ont rendez-vous ce vendredi au Musée national de l’histoire de l’immigration, à Paris. Hormis Marine Le Pen et  Eric Zemmour, ils ont tous été conviés par un collectif d’organisations pour parler de leur vision des migrations, thème sensible et d’actualité avec la  guerre en Ukraine. Ils seront accueillis par une vieille connaissance, le candidat socialiste à la présidentielle de 2017   Benoît Hamon.

Retiré de la vie politique depuis septembre dernier, le Breton est désormais PDG de Singa, une ONG qui s’est donnée pour but de créer une société plus inclusive pour les personnes réfugiées et les demandeurs d’asile. Elle porte des projets sociaux et professionnels, servant notamment d’incubateur pour des jeunes entreprises créées par des personnes migrantes. L’ancien ministre de l’Education nationale y voit un prolongement de son engagement politique. Il espère que ce rendez-vous permettra de changer le « lexique guerrier » qui accompagne les questions migratoires ces dernières années.

Qu’attendez-vous de cette journée à parler des migrations avec les candidats ?

C’est un sujet qui, avant même la crise des réfugiés ukrainiens, saturait l’espace public mais de manière négative, avec un lexique guerrier, belliqueux. On parle d’invasion migratoire, de submersion, voire de grand remplacement. Il y a tout un vocabulaire convoqué pour parler des nouveaux arrivants qui vise à les déshumaniser. Ça nous préoccupe beaucoup, et on a voulu réfléchir à deux choses : la façon dont on pouvait changer ce narratif sur les migrations, et poser des éléments de plaidoyer commun en direction des candidats. On veut qu’ils s’expriment sur le fond, sur la question du droit, de l’inclusion. Et surtout, que cela se fasse autour d’une parole sobre, où l’on entend la vision de chacun des candidats. Il s’agit d’une question structurante pas seulement pour les prochaines années mais pour les décennies à venir.

Cette sobriété est la raison pour laquelle vous n’avez pas invité Marine Le Pen et Eric Zemmour ?

D’abord, on est pour l’inclusion. C’est un peu compliqué de parler de ça avec des gens qui veulent fermer les frontières. Et puis la provocation que ne manquerait pas de faire Eric Zemmour s’il venait finirait par obscurcir les arguments des autres. On connaît déjà ses thèses, elles n’ont pas besoin de venir au Musée national de l’histoire de l’immigration pour être énoncées. Elles se résument à tout fermer et expulser un maximum de gens. Que va-t-il pouvoir nous dire sur l’inclusion, à part qu’on est de dangereux islamo-gauchistes ? Sa venue enlèverait la possibilité d’une parole raisonnable et sérieuse sur ces questions. On a aucun problème avec les débats sur le fond et les désaccords sur la question des migrations, il y en a au sein de nos propres organisations. Mais on ne peut pas le faire dans le registre de la stigmatisation, du délire historique, voire paranoïaque.

Pourquoi ce lexique négatif s’est-il imposé ces dernières années ?

Les migrations ont changé d’échelle avec le réchauffement climatique et la multiplication des conflits, cela a amené la question de savoir s’il fallait fermer les portes à clé. Alors que, au passage, ça n’a jamais permis de stopper les migrations. Elles sont un fait aussi ancien que l’humanité. On n’empêchera jamais les gens de marcher, de circuler. Elles ont pris une place disproportionnée dans la parole des politiques par rapport aux problèmes qu’elles créent, et on en est arrivé à de fausses représentations sur ce sujet. Quand on parle couloirs migratoires, tout le monde a en tête celui du sud vers le nord, notamment ceux du monde arabo-musulman et de l’Afrique subsaharienne vers l’  Europe. Or, ils ne sont même pas dans les cinq plus importants. Le premier est intra-européen, et représente 15 % des migrations mondiales. On ne raisonne plus sur des faits, mais sur une perception des faits.

Alors, comment remettre les faits au cœur des débats ?

Il ne faut pas désespérer du peuple français. Quand on regarde les enquêtes d’opinion, il y a environ 40 % de gens qui sont favorables à une société ouverte, qui pensent que l’immigration est positive, car elle est source d’interculturalité, de mélange, de renouvellement des populations. Il ne faut pas pour autant mépriser les angoisses ou les peurs de tous ceux qui, à des degrés divers, expriment de la réticence, de l’angoisse, voire de la colère ou du rejet total. Pour changer le narratif, il faut pratiquer le langage de la preuve. Ce n’est pas en disant « vous vous trompez, il y a moins de migrants que vous croyez » que vous allez faire bouger les choses. On le dit, mais surtout on entend montrer quels sont les bénéfices de l’inclusion. Elle rend n’importe quel collectif, que ce soit une association, une entreprise ou la société en général, plus soudé et plus performant.

Quels sont vos arguments pour montrer c’est une chance pour la France ?

Des entreprises ont fait le choix d’un recrutement inclusif et d’un management interculturel. Elles ont compris que la somme de cultures différentes représentait autant d’angles possibles pour innover et trouver des solutions à des problèmes qui semblaient insolubles. La migration en elle-même est souvent une épreuve, elle développe des compétences : une forte résistance, de la patience, une capacité d’innovation. C’est une chance pour le pays qui accueille. 60 % des entreprises passées par nos incubateurs sont toujours actives au bout de trois ans, c’est bien mieux que dans les incubateurs classiques. On pourrait vous montrer le dernier rapport de l’OCDE, qui indique que les nouveaux arrivants coûtent 1.900 milliard de dollars à ses pays membres mais leur rapportent 2.500 milliards, mais on va plutôt vous montrer qu’autour de vous, il y a des entreprises, des commerces ouverts, des gens qui s’intègrent et que ça marche. C’est ça qui changera le narratif.

La guerre en Ukraine, également ?

En tout cas, il y a une vraie générosité des Français, c’est incroyable. On le voit sur l’hébergement citoyen, le nombre de personnes qui proposent une solution n’a rien à voir avec ce qu’on connaît d’habitude. Ça montre qu’on est tous ambivalents, vis-à-vis de la différence, de l’immigration, on est capable de grande générosité mais aussi de grandes peurs et de grandes angoisses. Ce moment peut nous servir à montrer que l’Europe sait accueillir, qu’elle en a les moyens, contrairement à ce que certains répètent depuis des années.

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans cette mission, personnellement ?

La question du rapport aux étrangers représente une ligne de crête, avec des sociétés qui peuvent basculer vers des régimes autoritaires sous prétexte de préserver nos modes de vie. Toutes les sociétés démocratiques sont interrogées en ce moment. Sur cette question se joue quelque chose d’essentiel. Individuellement, on est tous capables de générosité. Mais collectivement ? Peut-on être inclusif ou pas ? On ne parle pas d’un élan de charité, mais de si nos sociétés doivent être ouvertes ou pas. Et comment elles s’organisent pour l’être. C’est pour ça que je me suis engagé dans cette ONG. J’apprends beaucoup depuis que je suis chez Singa, là où j’avais cessé d’apprendre ces dernières années en politique.

Votre expérience est-elle un atout pour faire que ce thème marque cette fin de campagne, alors que peu de sujets de société ont réussi à s’imposer ?

C’est sûr que c’est une drôle de campagne. Le Covid  et la guerre lui ont donné une trame particulière. Oui, j’ai déjà participé à ce genre d’auditions, ça m’a permis de dire aux équipes ce qu’on pouvait faire ou pas, d’avoir la meilleure organisation possible. Est-ce que ce moment sera utile ? Je l’espère. C’était important aussi que les médias entendent des paroles apaisées, sérieuses, pour pouvoir éclairer ensuite les citoyens sur ces questions.

Est-ce difficile pour vous de dépolitiser votre engagement ?

Je ne le dépolitise pas, je le « départisanise » – même si ce mot n’existe pas. Rien de ce que je dis ou fais en ce moment est en contradiction avec ce que j’ai pu défendre quand j’étais dans le débat politique partisan. Je voulais faire sérieusement cette audition entre les candidats car ils ne disent pas tous la même chose. Moi, je réagis juste à ce qui est sérieux et ce qui ne l’est pas. En revanche, je m’abstiens de dire ma préférence pour l’élection présidentielle. Mais ça va, je n’en souffre pas. Je ne vis pas dans la nostalgie, le remords. Je suis passé à autre chose, et je suis très heureux d’essayer d’être utile via Singa désormais.

Cette campagne est-elle spéciale uniquement à cause de la guerre ou est-ce que le débat s’est appauvri, selon vous ?

Il y a probablement un peu des deux. Ce qui doit nous rendre vigilant, c’est le fait de ne pas avoir eu ces débats-là. Une présidentielle reste un moment cathartique. On peut se mettre dessus, mais au moins les sujets sortent, les débats ont lieu. Après un quinquennat marqué aussi par le Covid-19, il ne faut pas qu’il y ait trop de choses enfouies. Parce que si ça n’explose pas au moment de la campagne, ça explosera à d’autres moments. Dans les démocraties, les campagnes électorales ont une fonction régulatrice aussi. Elles permettent d’ouvrir le chaudron, que la marmite bouillonne un peu, que ça se chamaille. Ce qui me frappe cette année est qu’il y a un vrai cloisonnement de la société. C’est un peu chacun sa France, et c’est inquiétant.