Présidentielle 2022 : A moins d’une semaine du premier tour, la problématique du pouvoir d’achat peut-elle influer sur les votes ?

Comme une impression que tout coûte plus cher. Du plein de courses au plein de carburant en passant par les factures de gaz et d’électricité, les Français l’observent : plus ils ouvrent leur porte-monnaie et moins ils en ont pour leur argent. A la pompe, le coup de pouce de l’exécutif de 18 centimes par litre allège un peu la note, tout comme  le chèque énergie, arrivé dans les boîtes aux lettres des foyers les plus modestes.

Mais pour nombre de ménages, l’impact de l’inflation sur leur pouvoir d’achat est trop lourd. Une problématique qui s’est imposée en tête des préoccupations des Français et qui, à moins d’une semaine du premier tour du scrutin présidentiel, pourrait influer sur le choix du nom du candidat à glisser dans l’urne.

Pour la variable « fin de mois », avantage Mélenchon et Le Pen

Si l’inflation a gagné du terrain dès la rentrée 2021, la question du pouvoir d’achat est au cœur des inquiétudes des Français ces dernières semaines, notamment sous l’effet des répercussions de la guerre en Ukraine, avec une flambée des prix de l’énergie et des céréales. « Les derniers sondages le montrent, les Français expriment clairement aujourd’hui que le pouvoir d’achat est le point qui comptera le plus dans leur choix de vote, observe Bernard Sananès, président de l’institut Elabe. Le décalage avec leurs autres préoccupations – la santé et la sécurité et les retraites – est très marqué. Ce haut niveau se mesure dans tous les électorats à gauche comme à droite, à l’exception celui d’Eric Zemmour, qui met l’accent sur l’immigration. Et quand on regarde la sociologie, le déterminant du pouvoir d’achat est encore plus fort dans les milieux populaires, les zones rurales et les petites communes ».

Ainsi, « quand on croise cette variable « fin de mois » avec les intentions de vote au premier tour, on voit qu’elle offre un miroir inversé de deux France. Il y a d’un côté aujourd’hui 6 Français sur 10 qui bouclent leur fin de mois sereinement, et 4 sur 10 qui finissent le mois sous tension. Et on voit que les intentions de vote semblent dessiner une vraie fracture entre les premiers, plutôt enclins à voter pour Macron à plus de 35 %, et les seconds, qui sont plus de 30 % à envisager de voter pour Marine Le Pen ».

Les candidats l’ont bien compris, « ils parlent tous et toutes de pouvoir d’achat dans cette campagne : Marine Le Pen, c’est immigration, pouvoir d’achat et sécurité,  Jean-Luc Mélenchon, c’est pouvoir d’achat et protection sociale, et  Yannick Jadot c’est pouvoir d’achat et écologie, énumère le sondeur et politologue Jérôme Sainte-Marie, président de l’institut Pollinvox. Mais certains candidats – Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen en particulier – ont pris le « lead » sur la question, ils sont plus en pointe, notamment à propos du pouvoir d’achat des catégories moyennes et populaires ».

Le pouvoir d’achat vu par la droite et le président candidat

Mais pour une partie de l’électorat, « le pouvoir d’achat, ce n’est pas que « faire du social », c’est aussi mettre à bas l’Etat social », précise le politologue. Et là, la droite a une carte à jouer. « Beaucoup de Français aspirent à payer moins d’impôts, c’est une préoccupation que l’on retrouve dans l’électorat de Valérie Pécresse et Eric Zemmour. On parle alors du pouvoir d’achat de ceux qui contribuent le plus à la solidarité nationale, et qui aimeraient payer moins, expose-t-il. On voit ainsi qu’  Eric Zemmour, qui a martelé qu’il n’allait parler que d’immigration, s’est aussi emparé de la question du pouvoir d’achat pour gagner des voix. Mais lui s’adresse plus spécifiquement aux patrons auxquels il promet des baisses de charges, parle d’augmenter le salaire net sans toucher le brut : tout cela, ce sont des mesures pour le pouvoir d’achat. Dans cette lignée, plusieurs candidats insistent aussi sur la réduction des droits de succession. Là encore, il s’agit de dire aux électeurs qu’on ne va pas leur prendre leur argent ».

Et le président candidat dans tout ça ? « Emmanuel Macron n’est pas disqualifié sur le terrain du pouvoir d’achat : dans les enquêtes d’opinion, quand on demande quel est le candidat le plus crédible sur le pouvoir d’achat, lui et Marine Le Pen sont quasiment au même niveau », note Bernard Sananès. Pourquoi ? « Parce que le chef de l’Etat bénéficie de l’effet du  »  quoi qu’il en coûte » déployé pendant la  crise sanitaire : son gouvernement a maintenu les revenus des fonctionnaires, des retraités et des salariés du privé. C’est ce qui fait que pour une partie de la classe moyenne, son bilan en la matière n’est pas considéré comme nul ».

Toutefois, même si le président candidat défend son bilan en faveur du pouvoir d’achat des Français, « en tant que président sortant, il peut nourrir le ressentiment de ceux qui sont insatisfaits de leur pouvoir d’achat », tempère Jérôme Sainte-Marie. « Emmanuel Macron ne peut pas se poser en candidat du pouvoir d’achat, là où Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, eux, ont réussi à faire campagne sur ce thème et capter une partie de l’électorat qui est en colère sur cette question du pouvoir d’achat », abonde Bernard Sananès. En pratique, cela donne « un bloc élitaire autour d’Emmanuel Macron, et un bloc populaire plutôt autour de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon », résume Jérôme Sainte-Marie.

Un « classique absolu » des campagnes électorales

Pour autant, si la question du pouvoir d’achat s’est récemment imposée dans le débat en raison de la flambée inflationniste, « en réalité, c’est un classique absolu que l’on retrouve à chaque scrutin présidentiel : de 1981 à 2017, en passant par la fracture sociale de 1995 et le « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy en 2007, indique Jérôme Sainte-Marie. Il y a toujours eu ce fond de considération matérielle et sociale en France, rappelle-t-il. Cela tient au fait que c’est un grand pays social : la moitié de la richesse est captée par l’Etat, qui la redistribue. On a ainsi un exécutif qui est à la tête d’une formidable machinerie sociale, qui permet d’éviter que les inégalités s’accroissent, et globalement, c’est un modèle qui fonctionne. Ce qui explique que les considérations pouvoir d’achat ont toujours été très importantes pour les électeurs, ce n’est pas nouveau ».

Un « déterminisme sociologique du vote », selon le politologue, qui se manifeste clairement dans les urnes. « Traditionnellement, les fonctionnaires ont tendance à voter plus à gauche, non pour une question de valeurs défendues, mais aussi parce que l’argent public est à l’origine de leurs revenus, donc de leur pouvoir d’achat, poursuit Jérôme Sainte-Marie. C’est le même principe pour les retraités, qui sont les électeurs qui se mobilisent le plus, parce que leurs pensions et leur sécurité financière dépendent de l’Etat. Pour ceux dont le pouvoir politique est le plus en situation d’améliorer ou d’aggraver le pouvoir d’achat, le bulletin de vote est un moyen primordial pour le défendre ».