Pourquoi les tops streams de l’année ne comptent-ils que des artistes masculins ?
En 2025, la liste du top 10 des artistes les plus streamés en France est 100 % masculine, avec Jul, Gims, Ninho, Werenoi, et Damso occupant les cinq premières places chez Deezer. La première femme n’apparaît qu’en 24e position avec Billie Eilish, suivie de Lady Gaga, puis Théodora en 27e place.
En 2025, les classements musicaux français continuent de révéler la même réalité. Que ce soit sur Spotify ou Deezer, le top 10 des artistes les plus écoutés de l’année est entièrement masculin. On y trouve notamment Jul, Gims, Ninho, Werenoi et Damso (sur Deezer) ou SDM (sur Spotify) occupant les cinq premières places. Aucun artiste féminin n’est visible. Ce constat est d’autant plus saisissant que, dans les classements internationaux, des artistes féminines réussissent à s’imposer sur le podium des meilleures écoutes de cette année.
Comment expliquer, alors, que malgré une scène féminine française en pleine émergence, avec des talents comme Théodora ou Helena, les classements mondiaux restent dominés par des artistes masculins ? Que révèlent réellement ces chiffres sur nos habitudes d’écoute, les genres les plus populaires et les mécanismes des plateformes ?
### Mais pourquoi uniquement des artistes masculins ?
À première vue, on pourrait être tenté de répondre simplement « à cause du patriarcat »… Pourtant, plusieurs éléments sont à considérer. L’un des facteurs principaux est lié aux habitudes d’écoute des auditeurs. En France, l’audience qui consomme le plus de streaming est majoritairement jeune, et ce public privilégie le rap. Julie Béhérec, directrice du programme EQUAL chez Spotify, résume : « L’audience sur Spotify en France est encore très jeune proportionnellement. Et chez les jeunes, le genre le plus populaire est le rap, un genre qui reste aujourd’hui très dominé par les hommes. »
Ce déséquilibre se manifeste dans le positionnement des artistes féminines. La première femme n’apparait qu’en 24e position avec Billie Eilish, suivie de Lady Gaga, avec Théodora, première artiste féminine, à la 27e place. Même Aya Nakamura, l’une des chanteuses francophones les plus écoutées depuis plusieurs années, n’atteint que la 35e position. Priscilia Adam, attachée de presse et manageuse, trouve ce phénomène prévisible : « Pour moi, c’est une question de public. Les tops reflètent juste les tendances d’écoute du moment, et le rap en fait partie. »
### Un problème de représentation ancré avant le streaming
N’est-ce pas la faute du patriarcat ? La sous-représentation dans les classements découle non seulement des habitudes d’écoute, mais elle est également ancrée dans la structure même de l’industrie musicale. Une étude interne réalisée il y a cinq ans révélait que seulement un artiste sur cinq présent dans les charts internationaux était une femme. En amont, les chiffres sont encore plus alarmants : seules 12,7 % des auteures-compositrices et 2,8 % des productrices sont actives dans l’univers musical. Autrement dit, les artistes féminines atteignent les tops après un parcours où elles sont déjà minoritaires. Ce déséquilibre a conduit Spotify à créer le programme EQUAL.
Ce manque de représentation est particulièrement palpé en France. « Il y a assez peu d’artistes féminines dans le rap aujourd’hui, malheureusement », explique Julie Béhérec. « Donc forcément, quand on regarde les tops, c’est le rap qui remonte en premier, et c’est un genre dominé par les hommes. » Angèle Chatelier, journaliste musique et société et responsable éditoriale de Tsugi Radio, souligne également la longévité de cette dynamique, notant que les femmes peinent à se faire une place tant dans les espaces de création que dans les classements. Selon Priscilia Adam, « le monde de la musique reste dominé par les hommes », et le comportement du public face aux artistes féminines joue un rôle tout aussi déterminant.
De plus, la situation française se distingue de celle des autres pays. Julie Béhérec observe que « la France est encore en retard par rapport à l’Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis… Tant qu’on n’a pas une audience aussi large, les tops reflètent surtout les goûts d’un public jeune ». À l’échelle internationale, les classements laissent cependant beaucoup plus de place aux femmes, prouvant que ce déséquilibre n’est pas inéluctable.
### La profondeur du catalogue : un verrou moins connu
Comment expliquer alors que Théodora ne soit que 27e des artistes les plus écoutés, alors qu’elle bat tous les records ? « L’explication réside dans la profondeur du catalogue. Tous les artistes du top 10 ont cinq à dix ans d’ancienneté, parfois beaucoup plus. Ils bénéficient d’un vaste catalogue, avec une forte consommation de leurs anciens titres. Par exemple, Jul, l’artiste le plus streamé cette année, a sorti deux albums, mais ses titres anciens sont tout autant écoutés que ses nouveautés. »
La conséquence est claire : même un succès massif ponctuel ne peut rivaliser avec dix ans d’écoutes continues. Théodora, malgré son année remarquable, ne peut pas se hisser sur le podium face à des artistes présents depuis longtemps : « Quand tu compares à Jul ou Gims, qui ont des centaines de titres, le cumul n’est pas le même. Théodora avait peu d’anciens titres avant 2024 : c’est un énorme désavantage. »
### 2026 marquera-t-elle l’entrée d’une artiste féminine dans le top 10 ?
Plusieurs éléments indiquent une tendance positive. Les artistes féminines s’imposent déjà dans d’autres catégories : en matière d’albums, Théodora connaît l’un des plus gros succès de l’année, se plaçant à la 3e position sur Spotify et à la 5e sur Deezer. Pour les titres les plus écoutés, Charlotte Cardin se positionne 13e avec « Feel Good ». Pour Julie Béhérec, les données globales vont dans le même sens : « Les streams cumulés des artistes féminines françaises ont augmenté de 6 % sur l’année », une progression constante accompagnée d’un chiffre plus impressionnant : « Les artistes féminines françaises ont vu leurs streams hors de France augmenter de 63 %. » Cette expansion internationale confirme que la nouvelle scène pop féminine, plus audacieuse et inventive, trouve un écho au-delà des frontières françaises. Théodora travaille activement sur l’international, Zaho de Sagazan remplit des salles en Allemagne, et Pomme s’est affirmée grâce à un featuring viral avec Stromae.
Pour Angèle Chatelier, cette dynamique créative pourrait même précéder un changement plus global : la pop féminine française traverse « un moment de richesse incroyable », où chaque artiste propose une approche singulière et innovante. « Ça a un impact culturel, pas seulement dans les tops », souligne-t-elle, affirmant qu’une influence se diffusera dans les années à venir. Et selon Spotify, ce mouvement devrait se renforcer. « Oui, nous allons vers plus de présence féminine dans les tops », affirme Julie Béhérec, qui note « des signaux vraiment encourageants ».

