Pourquoi les femmes galèrent-elles à se faire une place dans le monde du Web 3?

« Dès que je partage une publication technique au sujet des NFT sur LinkedIn, je reçois des remarques méprisantes d’hommes sous mes posts. Sur ce réseau, quand une femme parle de Web 3, la critique est mesurée mais tu vois bien le mansplaining, décrit Léa C., une consultante Web 3 et crypto investisseuse.

Sur Twitter où le clash fait loi, pour les femmes, c’est parfois pire. On passe rapidement du commentaire arrogant à l’humiliation publique. Du coup, elles n’ont plus trop envie de s’exprimer. Normal. « Twitter est une loupe déformante. C’est un espace public numérique par défaut très agonistique, ne serait-ce que par les contraintes langagières, observe Laurence Allard, sociologue des usages numériques. On est plus dans l’interpellation, le langage qui se joute, le clash ». Faut-il pour autant en conclure que le monde des cryptos traite mal les femmes ? Ce n’est pas si évident.

Mais ce qui est sûr, c’est qu’elles sont assez absentes du monde du Web 3. Que ce soit dans les discord – celui de 20 Mint ne fait malheureusement pas exception – ou des événements du type Paris NFT Day organisé au Palais Brongniart le 12 avril dernier, il est difficile de croiser une femme et, plus largement, des minorités, au milieu d’une faune de jeunes mâles blancs.

Pourquoi les femmes sont-elles une espèce si rare dans l’univers des blockchains ? « Le monde des cryptos suppose de l’informatique, des savoirs mathématiques, de la cryptographie qui sont des domaines peu féminins. De ce point de vue, on est dépendants de la sociologie des professions, analyse Laurence Allard. Ce sont des disciplines connues pour leur déficit de femmes ».

Les femmes représentent 5 % de toutes les ventes d’art NFT

Rares sont celles qui surmontent le blocage technique, il faut dire que le jargon techniciste ne donne pas toujours envie. Et quand certaines femmes tentent timidement de se frayer un chemin, elles ne sont pas toujours très bien accueillies. « Pendant des Twitter Spaces [des espaces de conversation audio en direct sur le réseau social] pour la blockchain ethereum et les projets PFP [des NFT en forme d’avatars qui servent de photo de profil sur les réseaux sociaux], ce qui revient souvent, ce sont des femmes qui se font couper la parole, des propos grossiers, observe Cabline*, curatrice pour la plateforme Objkt hébergée sur Tezos, une autre blockchain qui permet notamment de créer des NFT. On le voit surtout sur Ethereum, mais ça ne donne pas très envie aux femmes de continuer à participer à des Twitter Spaces. »

Si Tezos semble plus ouvert, Cabline fait toutefois le constat que les artistes féminines peinent à trouver leur public dans le milieu des crypto-arts. Les hommes savent mieux se vendre et achètent les œuvres d’autres hommes. « Quand des artistes refusent de participer ou se sentent mal à l’aise pour présenter leur travail sur des Twitter Spaces, la plupart du temps ce sont des femmes. Et les œuvres les plus valorisées sur le marché sont majoritairement celles des hommes », note-t-elle. Résultat : les œuvres des artistes masculins sont mises en avant et mieux vendues.

Selon une étude publiée par ArtTactic en novembre 2021, les femmes artistes ne représentaient que 5 % de toutes les ventes d’art NFT au cours des 21 mois précédent. Pourtant, côté sexisme, le Web 3 n’est pas le pire. « J’ai travaillé dans le milieu de la banque, ensuite je suis passée aux fintechs et aux start-up… Le Web 3 en est à ces balbutiements, c’est maintenant qu’il faut faire le pas et rentrer dans ce sujet pour éviter de répéter les biais (qui sont aujourd’hui documentés) du web2 », partage Camille Lambert, consultante Web 3 et Business Angel.

« Dans tous les milieux très masculins, on voit ce genre de comportements. J’ai vu autant de sexisme si ce n’est plus dans des entreprises traditionnelles, dans des départements financiers composés principalement d’hommes, confirme Claire Balva, directrice Blockchains et crypto chez KPMG France. J’ai vu ces agissements dans les médias où on me prenait pour l’assistante de l’intervenant qui était attendu sur le plateau… Je n’ai pas l’impression que la communauté crypto soit plus sexiste ».

Pour cette pionnière, le visage du milieu a beaucoup évolué depuis son arrivée en 2015 et les deux bulls runs (période de temps durant laquelle les marchés des cryptomonnaies connaissent un fort moment haussier). « 2015, c’était l’hiver nucléaire des cryptos, ceux qui étaient là, c’était des geeks, ils y croyaient à fond. Ils étaient là par idéologie ou par amour technique du sujet », se souvient Claire Balva. Et à cette époque, ils étaient plutôt contents d’accueillir des nouvelles têtes, en particulier des femmes. Ils n’étaient pas forcément orientés business. Depuis, l’écosystème s’est diversifié.

Une politique du pseudonymat

N’oublions pas qu’à la base, le mouvement crypto était un mouvement politique qui prônait l’idée d’un cyber espace indépendant. « Il se battait pour la confidentialité, pour le chiffrement. La communauté est défensive par défaut, elle se sent agressée par les journalistes qui rabâchent des clichés sur le blanchiment d’argent, et par les réglementations avec le sentiment de ne pas être comprise en France, souligne la sociologue Laurence Allard. Si c’était resté un projet technopolitique, on n’en parlerait pas, mais il se trouve que ça vaut beaucoup d’argent. Sur cette base originelle technopolitique, il y a un public défensif qui se sent assez vite agressé quand on parle de lui ou de régulation. »

Pourtant, à les écouter, ils s’en fichent du genre des gens. Ils ne se préoccupent pas de la réelle identité qui se cache derrière l’avatar et le pseudo. « C’est un monde cypherpunk [mot-valise composé du mot anglais cipher, chiffrement, et punk sur le modèle de cyberpunk]. En gros ce sont des cyborgs, ils militent pour le pseudonymat au sein de la communauté crypto, le chiffrement des transactions, mais cette utopie technopolitique est sociologiquement incarnée par des hommes, elle se conjugue au masculin, décrit Laurence Allard.

De leur point de vue, ils sont des subjectivités purement numériques, donc injoncter un genre, un « sexe numérique », c’est presque une contradiction performative. Et en même temps, dans les relations en coprésences, on ne cesse de répéter : « C’est super il y a des femmes », on a l’impression d’être réduites à notre genre », sourit la sociologue.

Les communautés en soutien des femmes

Mais tout n’est pas foutu. Le Web 3 repose sur les communautés et c’est peut-être le salut des minorités et des profanes. La plupart des projets crypto comme celui de 20 Mint, par exemple, sont accolés à un Discord, une plateforme de messagerie conçue initialement pour le jeu vidéo, où interagissent toutes les personnes qui le soutiennent (financièrement ou non).

Certains Discords comme celui de Crypto Chicks, de Women Rise, de Sad Girls Bar, ou de World of Women, qui a pour objectif de construire un Web 3 inclusif à travers ses NFT et sa communauté, aident à transformer le monde des cryptos. World of Women est l’un des premiers projets NFT à avoir proposé un projet PFP (des NFT de photos de profil) avec des avatars de femmes. Et il aide les femmes à naviguer dans le monde hermétique des cryptos.

« Si dans le Web 2 vous pouvez vous faire chahuter par exemple sur Twitter, l’écosystème Web 3 me semble plus soutenant, notamment grâce à l’émergence de communautés fortes de femmes où trouver du soutien et des réponses ou des communautés d’experts sur des sujets précis », se réjouit Camille Lambert.

Car il n’est pas toujours aisé de comprendre le charabia crypto ou de s’emparer des outils techniques (utiliser un Discord, ouvrir un wallet, acheter un NFT…). Pouvoir se reposer sur des gens bienveillants pour répondre à toutes nos interrogations, surtout dans un monde qui a tendance à voir les femmes comme des intruses, ce n’est pas du luxe. Plus il y aura de pédagogie et de communautés pro-femmes, plus elles se sentiront à l’aise pour trouver une place. La révolution du genre n’a pas encore été faite dans la communauté crypto, mais ce n’est pas trop tard.