Pourquoi le terme de « francocide » porté par Zemmour n’a de sens ni juridiquement ni politiquement

Pour continuer d’exister dans le champ politique, Eric Zemmour a voulu marquer les esprits en exposant le concept de « francocide » lors de l’université d’été de Reconquête, les 10 et 11 septembre, dans le Var. S’inspirant des « féministes », qui ont « appris à toute la France l’utilité d’un tel processus de politisation » avec le terme de « féminicide », il veut transformer « en fait politique » des faits divers qui viseraient des Français.

Bien qu’il explique contester le féminicide, il s’en inspire et le résume de la sorte : « Quand un homme tue sa femme, sa maîtresse, on ne doit plus parler de crime passionnel, il faut parler de féminicide. L’assassin [..] tue par haine de la femme. Le meurtre d’une femme par un homme ne doit plus relever des conditions particulières du crime, mais du rapport ancestral de domination par les hommes sur les femmes, qui va jusqu’au meurtre dans l’esprit des féministes. »

En comparaison, les « méfaits de la diversité » seraient un « francocide », c’est-à-dire, pour Eric Zemmour « le tabassage, le viol, le meurtre, l’attaque au couteau d’un Français ou d’une Française par un immigré ». Sur Twitter, il a aussi ajouté les vols à la liste des francocides, en reprenant une statistique sur les vols ou violences dans les transports en commun en Ile-de-France, qui sont commis par 70 % d’étrangers, selon le ministère de l’Intérieur (sans préciser que, hors Ile-de-France, 60 % de vols ou violences dans les transports en commun sont commis par des Français).

FAKE OFF

Nous avons interrogé trois expertes qui rejettent ce mot et dénoncent le dévoiement du terme de féminicide : Magali Lafourcade, magistrate et secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH), Françoise Vergès, politologue et féministe antiraciste, et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, engagée dans la lutte contre les féminicides.

La définition de ce terme doit en premier lieu être précisée. Le féminicide n’est pas tout meurtre d’une femme par un homme, comme le laisse entendre le polémiste. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), il s’agit de l’homicide volontaire d’une ou de plusieurs femmes en raison de leur genre : elles sont tuées car elles sont femmes. La mort d’une femme lors d’un cambriolage ou dans un accident ne sera pas forcément un féminicide. Si les féminicides sont généralement commis par des hommes, il arrive que des femmes soient impliquées.

Quatre types de féminicides, selon l’OMS

La nomenclature de l’OMS, publiée en 2012, distingue quatre types de féminicides dans le monde : le féminicide intime, les crimes commis au nom de l’honneur, le féminicide lié à la dot et le féminicide non-intime. Le féminicide intime, c’est le meurtre de femmes commis par un partenaire ou ex-partenaire : « C’est celui que l’on connaît le plus en France, souligne Magali Lafourcade. Et cela correspond à environ 35 % des meurtres de femmes dans le monde. » En France, en 2021, 122 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire, selon un recensement du ministère de l’Intérieur(soit 20 de plus qu’en 2020). La dispute ou le refus de séparation demeurent le principal mobile.

Le féminicide familial est commis au nom de l’honneur. « Ces crimes impliquent le meurtre d’une fille ou d’une femme par un membre de sa famille parce qu’il y aurait eu une transgression sexuelle ou comportementale, en général, car elle a été violée », poursuit la magistrate. L’OMS indique qu’environ 5.000 filles ou femmes sont tuées chaque année pour cette raison, un chiffre « probablement sous-estimé ».

Plus de trente ans de recherches

Le féminicide lié à la dot est une forme de meurtre liée aux pratiques culturelles qui impliquent de jeunes mariées assassinées par des membres de leur belle-famille pour des conflits liés à la dot, principalement dans le sous-continent indien. Enfin, le féminicide non-intime est commis par une personne qui n’a pas de lien intime ou familial avec la victime. Ces crimes peuvent être commis au hasard, mais peuvent aussi être systématiques « et s’apparenter à des crimes de masse », ajoute Magali Lafourcade.

Les exemples connus sont ceux de la tuerie antiféministe de l’école polytechnique de Montréal en 1989 ou, en Amérique latine, les centaines de meurtres de femmes dans les années 1990 à Ciudad Juarez, à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Ils ont été jugés par laCour interaméricaine des droits humains(équivalente de la Cour européenne des droits de l’Homme) et documentés par desONG.

« Avec cette catégorisation, on comprend ce que les meurtres de femmes recouvrent de politique et ce que ça dit sur la structure du patriarcat, appuie la secrétaire générale de la CNCDH. C’est là où l’on voit toute la distance que l’on peut prendre d’un point de vue du diagnostic entre les propos d’Eric Zemmour et les féminicides. » Depuis plus de trente ans, le champ scientifique a été posé, avec au départ les recherches de la sociologue Jill Radford et de la criminologue Diana Russell, qui ont fait connaître le terme en 1992 en publiant Femicide, The Politics of Woman Killing (Féminicide, l’aspect politique du meurtre de femmes).

« Une manipulation de terminologie »

« On n’est pas dans une manipulation de terminologie pour susciter la peur, créer l’angoisse, souligne Anne-Cécile Mailfert, de la Fondation des femmes. Féminicide, c’est un mot posé sur un phénomène qui existe, constaté partout sur le globe et qui est la traduction de la forme la plus extrême de violence sur les femmes : leur mort. Il traduit cette réalité d’inégalité entre femmes et hommes. »

Poursuivant son raisonnement, la présidente de la Fondation des femmes explique qu’il n’y a « aucune réalité historique de long terme » de francocide : « Il n’y a aucune réalité scientifique et sociologique qui montre une domination des étrangers sur les Français en France, qui les amèneraient à être tués massivement. Il y a des crimes et des meurtres des uns sur les autres, mais ça n’est pas un système de discriminations qui amènent à la mort. »

« Cela n’a aucun sens de parler de francocide »

D’un point de vue juridique, la qualification en francocide de ces meurtres de Français « signifierait qu’ils auraient été ciblés à raison de leur nationalité, ce qui serait pénalement très grave puisque c’est un critère de discrimination, détaille Magali Lafourcade. C’est le ressort des terroristes qui ciblent des Français. Mais le problème des crimes qu’il évoque, c’est qu’ils sont souvent commis par des Français eux-mêmes. »

Elle souligne que même si le phénomène terroriste vise à terroriser une Nation et faire pression sur les politiques qui la dirigent, on ne peut pas l’analyser en termes de francocides. Car, si on regarde par exemple les attentats islamistes dans le monde, leurs premières victimes, d’un point de vue statistique, sont des musulmans. En 2021, la fondation Fondapol indique ainsi que la très grande majorité des morts provoquées par des attentats islamistes (91,7 %) ont été enregistrées dans des pays musulmans.

Concernant les agressions évoquées (vols, tabassage), le fait d’avoir été violenté quand vous êtes Français, « dans ces cas, cela n’a aucun sens de parler de francocide, car rien ne permet de dire que vous êtes ciblé en raison de votre nationalité française et de ce que la France représente dans le monde », ajoute-t-elle. Au contraire, il est pénalement possible de caractériser le crime en raison du genre : « C’est une question supplémentaire à poser à la cour d’assises, pointe-t-elle. Il faut caractériser l’intention et voir s’il y a une dimension de haine, d’hostilité liée au genre, comme quand vous travaillez sur des crimes racistes ou antisémites ou de toute autre nature à raison d’un caractère particulier, d’une appartenance réelle ou supposée. »

« Il n’y a pas du tout d’attaque systémique contre les Français et les Françaises »

Au sens politique également, le mot de « francocide », qui a connu une brève existence en 2018 sur le site d’extrême droite Riposte Laïque et avait aussi été utilisé contre l’anglicisation de la langue française, est rejeté. Pour Françoise Vergès, le terme est « un abus autour d’un vocabulaire ». Et, l’assimiler aux féminicides, « une injure faites aux femmes qui se sont battues pour qu’on entende la réalité de cette violence ». « Il n’y a pas du tout de violence systémique contre les Français et les Françaises parce que français, cela ne s’appuie sur rien, relève-t-elle. Ce terme alimente tout simplement le racisme. Ce qui est sous-entendu, c’est que les Français, parce que blancs, seraient menacés, mais que la menace, totalement vague, a cependant le visage d’un arabe ou d’un noir. Au final, cela nourrit un sentiment paranoïaque et le racisme. »

Questionner un fait divers et y voir un fait politique, « c’est dire qu’une violence raciste n’est pas un fait divers, mais l’expression d’un racisme systémique, poursuit-elle. Avec les féminicides, c’est dire l’assassinat systémique des femmes dans le monde. Le fait politique renvoie à une structure. Des immigrés qui s’organiseraient pour tuer des Français, c’est un fantasme, rien d’autre. »

De la « langue totalitaire »

Pour expliciter ce qu’est le caractère systémique, elle prend exemple du vol d’un sac : « Lorsque vous allez porter plainte pour ce vol, votre déposition va être prise en compte. Le problème autour du féminicide ou du racisme, c’est que c’est noyé dans l’impunité, que ce n’est pas pris au sérieux. On n’est pas du tout dans le même registre. Politiquement, ça ne tient pas. »

Elle souligne le risque d’une confusion :  « Les mots ont un sens. Génocide se distingue de massacre par exemple, meurtre de vol, accident de coups prémédités. » Et remarque : « C’est extrêmement important de préciser de quoi on parle, féministes et antiracistes l’ont toujours su. Alors que là, c’est jeter un mot pour mobiliser le racisme. C’est un exemple de langue totalitaire, fascisante où un mot est mobilisé pour activer des émotions, semer la peur, justifier la haine », estime-t-elle.