Pourquoi Jean-Michel Blanquer s’affiche-t-il comme le porte-voix d’une laïcité stricte ?

Jean-Michel Blanquer à l’Assemblée nationale le 08/10/2019. Credit:Stephane Allaman/SIPA. — Stephane Allaman/SIPA

  • Ces derniers mois, le ministre de l’Education multiplie les sorties médiatiques sur les mères voilées accompagnant des sorties scolaires ou les atteintes à la laïcité à l’école.
  • Des déclarations tranchées qui démontrent la volonté de Jean-Michel Blanquer d’affirmer une position ferme sur la question, qui pourrait relever d’une stratégie pour davantage exister politiquement.
  • Mais ce positionnement n’est pas sans risque pour le ministre, car ses petites phrases pourraient tendre ses relations notamment avec les enseignants et une partie des parents d’élèves.

Le sujet est certes brûlant, mais Jean-Michel Blanquer ne s’interdit jamais de l’aborder. Cette semaine, le ministre de l’Education a commenté la prise à partie d’une mère voilée accompagnatrice d’une sortie scolaire par un élu du Rassemblement national. Tout en condamnant l’élu, il a affirmé que « le voile en soi n’est pas souhaitable dans notre société ».

Ce n’est pas la première fois qu’il monte au créneau sur la laïcité. Dimanche dernier, une de ses sorties médiatiques avait déjà suscité le débat. « On voit parfois des petits garçons qui refusent de tenir la main d’une petite fille. C’est évidemment inacceptable dans l’école de la République », a-t-il déclaré sur le plateau de BFMTV. Ce qui a été interprété par certains commentateurs comme une stigmatisation des musulmans.

Une vision ferme de la laïcité

En septembre, le ministre avait aussi critiqué une affiche de la FCPE, montrant une femme voilée avec le slogan « Oui, je fais une sortie scolaire, et alors ? ». « Cette fédération de parents d’élèves a été fondée sur le principe de la laïcité. Il est inquiétant de voir une organisation héritière du principe de laïcité le trahir. Je veux croire que c’est une erreur », avait-il déclaré. Et en août, il avait suscité la polémique en affirmant que les filles étaient moins nombreuses que les garçons à bénéficier de la scolarisation précoce, en raison du « fondamentalisme islamiste dans certains territoires ».

Des déclarations tranchées qui démontrent la volonté de Jean-Michel Blanquer d’affirmer une position ferme sur la laïcité. Ce qui n’étonne pas Ismaïl Ferhat, maître de conférences à l’Université de Picardie Jules Verne, spécialiste de la laïcité scolaire : « Les ministres de l’Education successifs ont toujours craint les atteintes à la laïcité, comme cela a pu être le cas avec l’affaire des foulards de Creil en 1989, la contestation de certains enseignements par des élèves, la perturbation de la minute de silence en hommage aux victimes de Charlie Hebdo. Et Jean-Michel Blanquer était à la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) au moment de la circulaire Chatel de 2012, qui demandait aux parents d’élèves de ne pas porter de signe religieux ostentatoire lors des sorties scolaires. Ce qui a pu contribuer à aiguiser son intérêt pour ces questions-là ».

Sur la ligne de Valls ?

Le fait de relancer le débat sur le sujet conflictuel de l’accompagnement des sorties scolaires par des mères voilées n’est pas anodin dans le contexte actuel, selon Yann Forestier, historien de l’éducation : « Ça peut aussi être une stratégie de contre-feu, compte tenu de la colère d’une partie de la communauté éducative après le suicide de la directrice d’école Christine Renon. Car avec les déclarations de Jean-Michel Blanquer cette semaine, les médias ont de fait moins parlé des conditions de travail des directeurs d’école ».

Les prises de position du ministre pourraient aussi relever d’une stratégie pour davantage exister politiquement. D’autant qu’il était un peu moins audible dans l’espace publique ces derniers mois. « Il semble vouloir se construire une envergure de personnalité politique de premier plan. Il estime peut-être que pour pouvoir être reconnu dans le débat public, il est nécessaire de lancer des petites phrases qui feront le buzz. Et il sait très bien que ses partisans vont diffuser ses bons mots sur les réseaux sociaux », estime Yann Forestier. « Il s’est présenté comme un technicien qui connaissait son métier, mais c’est aussi un très fin politique. Et s’afficher comme un partisan d’une laïcité ferme, comme a pu l’être Manuel Valls avant lui, peut être une tactique pour conforter sa position d’homme de poids du centre droit », renchérit Bernard Toulemonde, inspecteur général honoraire et spécialiste des questions de laïcité. D’autant que le ministre sait qu’il peut compter sur une partie de l’opinion publique, selon Ismaïl Ferhat : « Elle est assez dure sur l’islam. Comme le montre notamment un récent sondage Ifop-Fiducial, dont il ressort que 66 % des Français sont favorables à l’interdiction de signes religieux ostensibles aux parents d’élèves qui accompagnent les sorties scolaires », explique-t-il.

Un positionnement qui comprend des risques

Reste qu’occuper trop le terrain de la laïcité n’est pas sans risque pour le ministre de l’Education. « Cela peut nuire à sa relation avec les enseignants. Car ils peuvent y voir une stratégie d’écarter certains sujets. Et en abordant la question des accompagnatrices de sorties scolaires voilées, le ministre peut aussi donner l’impression aux enseignants qu’il ne leur fait pas confiance pour faire la différence entre une mère portant le foulard qui ne fait pas de prosélytisme auprès des élèves et une autre qui serait dans cette optique », estime Yann Forestier. Autre danger selon lui : « Le fait de multiplier les déclarations sur les mères accompagnatrices voilées peut contribuer à ce que la parole se libère. D’ailleurs, les pompiers de la caserne de Creil ont refusé lundi une visite scolaire au motif qu’une accompagnatrice, parent d’élève, portait un voile, dans l’Oise », observe-t-il.

Jean-Michel Blanquer pourrait aussi avoir des relations plus compliquées avec certains de ses interlocuteurs, selon Ismaïl Ferhat : « Les tensions avec la FCPE après l’affaire de l’affiche constituent un vrai tournant dans ses rapports avec la principale fédération des parents d’élèves. Cela va laisser des traces, d’autant que la FCPE était déjà très hostile à plusieurs réformes du ministre », indique-t-il.

Et chacune des déclarations de Jean-Michel Blanquer a obligé certains autres ministres à dévoiler leur désaccord avec lui sur le sujet, ce qui pourrait donner à terme l’impression d’une cacophonie. Ce qui a d’ailleurs forcé Emmanuel Macron à sortir du bois jeudi., soulignant « l’unité du gouvernement » sur la question du port du voile et appelant les Français à « ne pas stigmatiser et à travailler ensemble ». Un discret rappel à l’ordre pour Jean-Michel Blanquer ?

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