Pornographie : Ebranlée par un scandale judiciaire, l’industrie française tente de changer ses pratiques

Ebranlée par une affaire judiciaire exceptionnelle, où des acteurs et producteurs du site « French Bukkake » sont poursuivis, l’industrie pornographique française tente de changer ses pratiques, dans un milieu où le consentement est une notion parfois abstraite. Fin octobre, huit personnes du site « French Bukkake », qui propose des vidéos extrêmement violentes mettant en scène des jeunes femmes faisant souvent leurs débuts dans l’industrie, ont été mises en examen pour « viols », « proxénétisme » ou « traite d’êtres humains ».

Des pratiques « affreuses » mais « banales »

Ce serait la première fois en France que des acteurs pornos sont poursuivis pour « viol », indiquait une source proche du dossier cet automne. Le Monde a sorti mi-décembre un dossier consacré aux pratiques de rabattage menées pour convaincre des jeunes femmes précaires ou fragiles de tourner des vidéos. Les réalisateurs leur imposaient au dernier moment de multiples partenaires et des pratiques violentes non consenties.

« Affreuses », ces méthodes sont néanmoins « banales dans le porno amateur ou dans la zone grise », explique le sociologue Alexandre Duclos qui a participé à une enquête financée par la société de production Dorcel. « Les producteurs ne se soucient pas des conditions dans lesquelles des réalisateurs freelance tournent des films qu’ils diffusent ensuite », ajoute-t-il.

Professionnel et amateur

C’est un sujet qui fâche dans l’industrie du porno : la distinction entre « professionnel » et « amateur ». Aussi bien Dorcel que « Jacquie et Michel », incarnation du « porno amateur », ont recours à des fournisseurs, en plus de leurs équipes, pour produire leurs contenus. Lorsque l’affaire de « French Bukkake » devient publique en 2020, ces deux maisons de production s’engagent à publier des chartes « éthiques » et « déontologiques ». « Jacquie et Michel », actuellement sous le coup d’une enquête pour « viols » et « proxénétisme », livre la sienne dès novembre 2020.

Dorcel publie sa charte en avril 2021, après avoir financé une enquête de quatre mois auprès de 31 personnes – acteurs, réalisateurs, techniciens, producteurs, etc – du secteur. Le but ? Produire un « jalon » qui encourage la profession à adopter des « pratiques éthiques », dit Grégory Dorcel, à la tête de Dorcel. La charte promeut la signature, avant le tournage, d’un contrat précisant salaire, pratiques et partenaires, le contrôle des maladies sexuellement transmissibles, l’accès à des préservatifs et des produits d’hygiène ainsi que la présence sur le plateau d’un « tiers de confiance » – une personne extérieure à la production qui accompagne les actrices.

Star du X devenue réalisatrice et productrice, Liza Del Sierra a dirigé cette enquête. Elle « espère que le public fera désormais la différence entre le milieu amateur qui agit « par ruse » et le milieu professionnel, un monde du travail comme un autre », selon elle. Une distinction qui ne tient pas pour le journaliste Robin d’Angelo, auteur en 2018 d’une plongée dans l’industrie du porno (Judy, Sofia, Lola et moi, édtion Goutte d’Or). « Des mêmes équipes travaillent alternativement pour des sites amateurs et des sites professionnels comme Dorcel ». Pour le sociologue Florian Vörös, spécialiste des « porn studies » (études universitaires sur le porno), l’affaire judiciaire en cours montre que « les personnes présentées par un discours marketing comme des « amateurs » sont en réalité des professionnels ».

Un porno éthique ?

Des réalisatrices de « porno éthique » comme la productrice Carmina ou Olympe de G., réalisatrice en 2020 d’un film montrant la sexualité d’une sexagénaire jouée par Brigitte Lahaie, voient dans cette charte un « mieux ». « Mais pourquoi Dorcel a attendu 2021 et ces affaires pour faire une charte éthique ? », interroge Carmina qui salue néanmoins l’enquête menée par Liza Del Sierra. Le « porno éthique », minoritaire dans l’industrie, est fondé sur « le respect de toutes les personnes qui travaillent sur le film, en amont et jusqu’à la diffusion de celui-ci », explique-t-elle.

« Tout est discuté avant chaque scène », développe Anoushka, productrice et réalisatrice. Olympe de G. assure « faire extrêmement attention à ce que chacun connaisse ses limites et soit capable de les exprimer ». « A présent, le porno connaît les mêmes changements que le sport ou Hollywood : les acteurs vont savoir qu’ils ne sont pas obligés de se laisser faire », renchérit de son côté Carmina.