Pornographie : Comment l’industrie du X tente d’assainir ses pratiques après les scandales sexuels

« French Bukkake » ou plus récemment « Jacquie et Michel »… Si plusieurs scandales de violences sexuelles et de viol ont assombri le ciel de l’industrie pornographique ces derniers mois, il y a tout de même quelques éclaircies. Pour éviter d’autres affaires, le monde du X tente de changer son fonctionnement avec, entre autres, l’instauration de « charte éthique et déontologique » ou la multiplication du « porno éthique ».

Après une enquête lancée en 2020, douze personnes du site « French Bukkake », qui propose des vidéos extrêmement violentes mettant en scène des jeunes femmes faisant souvent leurs débuts dans l’industrie, avaient été mises en examen pour « viols », « proxénétisme » ou « traite d’êtres humains ». Quelques mois plus tard, ce sont quatre personnes de la plateforme « Jacquie et Michel », dont le fondateur Michel Piron, qui ont été mis en examen pour « complicité de viol » et « traite d’être humain en bande organisée » la semaine dernière. Des affaires judiciaires qui poussent la profession à assainir de plus en plus ses pratiques.

Dix-huit recommandations

Après les révélations de l’affaire du site « French Bukkake », plusieurs entreprises de l’industrie pornographique se sont engagées à publier des chartes « éthiques » et « déontologiques ». C’est le cas de la société de production Dorcel, qui a demandé à Liza Del Sierra, ex-star du X devenue réalisatrice et productrice, de diriger cette enquête. « Le but est de produire un jalon qui encourage la profession à adopter des pratiques éthiques », avait affirmé Grégory Dorcel, à la tête de Dorcel, à l’AFP en décembre dernier.

Pendant quatre mois, l’ancienne actrice a interrogé 31 professionnels du secteur – acteurs, producteurs, techniciens, maquilleuses, distributeurs – pour élaborer dix-huit recommandations. « C’est simplement un document informatif, il n’y a aucune obligation, mais c’est un peu les droits et les devoirs du porno », explique Liza Del Sierra, confirmant que la charte était de plus en plus suivie par d’autres entreprises que Dorcel.

Dans cette charte, publiée en avril 2021, figure notamment un salaire minimum, la signature d’un contrat en amont du tournage précisant le salaire, les pratiques et les partenaires, le contrôle des maladies sexuellement transmissibles, le remboursement des tests par la société de production, l’accès à des préservatifs et des produits d’hygiène sur le lieu de tournage et la prise en charge du transport et de l’hébergement. « Le contrat doit aussi respecter la « blacklist », c’est-à-dire la liste des acteurs ou actrices avec qui on ne veut pas travailler et la « do don’t », la liste des pratiques qu’on fait et celles qu’on ne fait pas », ajoute l’ancienne actrice.

Vers plus de « porno éthique » ?

Mais la recommandation la plus forte, c’est probablement celle de la présence sur le plateau d’un « tiers de confiance » – une personne extérieure à la production qui accompagne les actrices et les acteurs 24 heures sur 24. « Elle veille qu’il y ait de bonnes conditions de tournage, que les acteurs soient toujours consentants, qu’on n’impose pas des pratiques qui n’étaient pas prévues », décrit Liza Del Sierra. Selon l’actrice, Canal+ a même été plus loin en intégrant au contrat de pré-achat de films X certains points de cette charte. Si la société de production Dorcel l’applique évidemment aux films qu’elle réalise, elle veut, « d’ici cinq ans, l’appliquer à tous les films diffusés sur son site », ajoute-t-elle.

« C’est une bonne chose, c’est évident, mais ce n’est pas normal qu’une société comme Dorcel ait attendu quarante ans pour encadrer les tournages », estime, de son côté, Carmina, actrice, réalisatrice et productrice, pour qui, cette charte, « arrivée au moment des premières affaires judiciaires », est « calculée et opportuniste ».

Et si la solution pour éviter les mauvais traitements et les abus en tout genre dans l’industrie du X, c’était de se tourner vers le « porno éthique » – ou « alternatif », comme préfère l’appeler Carmina ? Ce nouveau genre est fondé sur « le respect de toutes les personnes qui travaillent sur le film, en amont et jusqu’à la diffusion de celui-ci », explique-t-elle, avant d’ajouter : « Les scènes ne sont pas écrites à l’avance, on décide sur le moment, en fonction des envies des acteurs, de l’alchimie entre eux, de la manière dont ils se sentent. Et si les acteurs ne le sentent plus en cours de route, on arrête ».

Légiférer la profession pour éviter les dérives

Entre ces recommandations et une nouvelle forme de porno, plus à l’écoute des actrices et des acteurs, la réalisatrice est plutôt confiante pour l’avenir. « Les tournages sont de plus en plus encadrés, les gens ne bossent plus comme il y a vingt ans. Et puis avec Internet, on peut s’échanger des modèles de contrats, des guides de bonnes pratiques, les gens s’entraident, c’est très encourageant », estime Carmina. Néanmoins, pour la réalisatrice, les pouvoirs publics doivent encore remplir leur part du marché pour mettre fin aux dérives et aux abus : « Le gouvernement a tendance à nous mettre des bâtons dans les roues, la seule manière dont il légifère sur le porno, c’est avec des interdictions et des censures ».

Un sentiment partagé par Liza Del Sierra, qui alerte sur l’urgence d’encadrer le secteur : « Il faut légiférer, professionnaliser, créer un vrai statut, une instance qui encadrerait la profession, un syndicat pour nous défendre, ça éviterait bon nombre de dérives ». « C’est terrible, le porno existe depuis des années et tout reste à faire. On a le système contre nous, personne ne nous soutient, ça laisse la porte ouverte aux abus », ajoute également Carmina.

Un premier pas a été fait dans ce sens. Dans le cadre d’une mission d’information, la délégation aux droits des femmes du Sénat doit rendre un rapport sur l’industrie pornographique, et notamment sur le fonctionnement et les pratiques du secteur et sur les conditions de tournage des actrices et acteurs. Les sénateurs ont auditionné plusieurs professionnels du secteur, dont des acteurs, notamment Liza Del Sierra, des réalisateurs, des producteurs, des distributeurs, comme Dorcel ou « Jacquie et Michel », des avocats, des juristes ou encore des associations féministes. ​Le rapport est attendu cet été.