Pollution plastique : Avec le « Manta », Yvan Bourgnon imagine un voilier géant dévoreur de plastiques

The Sea Cleaners espèrent mettre à l’eau la Manta en 2024. Le voilier géant visera à collecter les déchets plastiques en mer et en transformera une grande partie en électricité, directement à bord. — @TheSeaCleaners

  • Le navigateur Yvan Bourgnon a présenté ce mardi une nouvelle version d’un futur bateau, le Manta, avec lequel il veut lutter contre la pollution plastique dans les océans et qui doit être opérationnel en 2024.
  • Le voilier géant, de 56 mètres de long sur 26 de large, pourra collecter de 1 à 3 tonnes de déchets par heure. Ceux en plastique seront directement convertis à bord en électricité.
  • Yvan Bourgnon prévoit de déployer le Manta dans les grands fleuves, leurs estuaires, près des littoraux, aux abords des grandes villes côtières. Là où la pollution plastique commence et là où les déchets n’ont pas encore eu le temps de se fragmenter.

Un centre de collecte des déchets, un centre de tri et une usine de recyclage. Le Manta remplira ces trois fonctions à la fois, avec la particularité de le faire sur l’eau. Car le Manta est d’abord un bateau. Un voilier géant sorti de la tête du skipper franco-suisse Yvan Bourgnon.

Aux premières loges de la pollution plastique lors de ses courses au large, le marin a lancé en 2015 « The Sea Cleaners », association qui vise à construire le plus grand catamaran possible  pour collecter les déchets plastiques en mer et le long des côtes.

Des tapis roulants pour sortir les déchets de l’eau

Ce mardi matin, Yvan Bourgnon et son équipe ont dévoilé la maquette de leur futur navire avec laquelle, désormais, ils vont démarcher les chantiers navals. « La construction devrait être lancée en 2022 pour une mise à l’eau en 2024 », confie le skipper.

Les contours du projet ont quelque peu évolué depuis 2015. Le bateau, déjà, ne fera plus 60 m de long pour 49 de large, comme prévu initialement, mais 56 m sur 26. « L’idée était de le rendre plus souple, plus maniable », justifie-t-on à The Sea Cleaners. Abandonnées aussi les grandes herses qui devaient amasser les déchets à l’arrière du bateau et les faire remonter via un tapis roulant jusqu’aux coques du Manta. A la place, le navire avancera comme la raie manta, à qui il emprunte le nom : la gueule grande ouverte. « Deux tapis roulant, sous le navire et s’enfonçant jusqu’à un mètre sous l’eau, capteront les déchets [Le Manta ciblera les macro-déchets, supérieurs à 1 cm] et les remonteront sur le ponton, explique Frédéric Silvert, directeur technique de The Sea Cleaners.

Pour compléter, le Manta sera équipée de trois filets à l’arrière, dont deux sur les côtés du navire, accrochés à des tangons, qui permettront ainsi d’avoir une envergure de collecte de 46 mètres. « Ce ne sont pas des chaluts, mais des filets de surface qui collectent seulement à un mètre de profondeur et qui permettent aux poissons de s’échapper par le dessous », précise Yvan Bourgnon. Enfin, deux petits bateaux de dépollution, appelés Mobuila, compléteront le dispositif de collecte. Embarqués à l’arrière du voilier géant, ils seront déployés dans les zones étroites, peu profondes et peu accessibles pour le Manta.

The Sea Cleaners espèrent mettre à l'eau la Manta en 2024. Le voilier géant visera à collecter les déchets plastiques en mer et en transformera une grande partie en électricité, directement à bord. The Sea Cleaners espèrent mettre à l’eau la Manta en 2024. Le voilier géant visera à collecter les déchets plastiques en mer et en transformera une grande partie en électricité, directement à bord. – @TheSeaCleaners

Une à trois tonnes de déchets ramassées par heure

Ainsi armé, The Sea Cleaners projette de ramasser une à trois tonnes de déchets par heure. Une fois à bord, ces derniers seront acheminés à l’unité de tri, toujours sur le navire, où officient en continu deux opérateurs. « Il faut ce travail manuel, ne serait-ce que pour remettre en mer au plus vite une tortue qui se serait retrouvée sur le tapis roulant », détaille Frédéric Silvert. Les matières organiques – bouts de bois, algues – emprunteront le même chemin. Les déchets en métal, en verre ou en aluminium seront séparés pour être stockés en vue d’être ramenés à terre pour y être recyclés par les filières locales.

Et les plastiques, soit le gros des déchets que le Manta remontera ? « L’idée de départ était bien de ramasser des déchets plastiques en mer pour les ramener sur terre et les traiter, rappelle Yvan Bourgnon. Nous cherchions alors à avoir la plus grande capacité de stockage possible sur le navire – de l’ordre de 250 tonnes – pour rester le plus longtemps en mer. Mais plus on avance sur la connaissance de ces déchets plastiques marins et plus on se rend compte qu’ils sont difficilement recyclables, parce qu’abîmés par les courants ou par la salinité. » En outre, dans les pays en voie de développement, au large desquels le Manta prévoit de travailler, les filières de recyclage n’existent pas toujours ou sont balbutiantes.

Des déchets plastiques convertis en énergie

« Cela ne nous empêchera pas, si on remonte une bouteille de PET encore peu dégradée, de la mettre de côté en vue de la recycler à terre », explique Yvan Bourgnon. Mais 95 % des déchets plastiques remontés prendront aussitôt la direction de l’unité de valorisation énergétique. La pièce maîtresse du navire, où les déchets seront convertis en électricité par un système de pyrolyse. « Les plastiques seront fondues à haute température et le gaz ainsi généré permettra de chauffer un fluide qui lui-même alimentera un turbo-alternateur en vue de produire de l’électricité », décrit Yvan Bourgnon.

Cette électricité fera fonctionner cette usine embarquée et permettra de compléter le mix électrique du Manta, qui fait la part belle aux énergies renouvelables avec deux éoliennes, deux hydrogénérateurs, près 500 m² de panneaux solaires. Sans oublier les 1.500 m² de voiles, « qui resteront le mode de propulsion principal du Manta », indique Frédéric Silvert. 

Très vite plusieurs « Manta » ?

Une fois sorti du chantier naval, le Manta passera 300 jours par an en mer, en enchaînant les missions de trois semaines. Pas tant dans les gyres océaniques, ces zones de convergence de courants marins où les déchets plastiques finissent bien souvent leurs courses. The Sea Cleaners veut bien plus agir à la source de la pollution plastique des océans. « C’est-à-dire dans les grands fleuves, leurs estuaires, près des littoraux, aux abords des grandes villes côtières, listent Yvan Bourgnon. Ces zones concentrent beaucoup de déchets qui, souvent, dérivent depuis peu dans l’eau. Ils n’ont pas encore eu le temps de se fragmenter et sont ainsi plus facile à collecter. »

Il reste à trouver un modèle économique au Manta. La construction du bateau coûte 30 millions d’euros. Et en mer, il fonctionnera avec 22 membres d’équipage, dont cinq opérateurs chargés du tri et du recyclage des déchets. Pour ce premier navire, à voir comme un démonstrateur, The Sea Cleaners fait appel au mécénat. La levée de fonds, toujours en cours, a déjà permis de recueillir un tiers des 30 millions, annonce Yvan Bourgnon. Mais le skipper imagine déjà construire plusieurs Manta « gérés comme l’est un camion-poubelle ou un centre de tri », précise-t-il. C’est-à-dire avec l’implication financière des États et/ou des collectivités locales pour dépolluer leurs eaux, afin de préserver leur biodiversité marine et les activités qui en dépendent. De la pêche au tourisme.

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