Pollution chimique : Comment on a franchi la cinquième limite planétaire dans l’indifférence la plus totale

Pendant que Jean-Michel Blanquer faisait polémique avec ses vacances à Ibiza, un tout autre scandale, bien plus grave, s’est déroulé la semaine dernière, sans pourtant faire autant de vagues. Des scientifiques du Stockholm Resilience Center (SRC) ont assuré dans une étude parue le 18 janvier dans la revue scientifique Environmental Science and Technology, que la limite « introduction d’entités nouvelles dans la biosphère » avait été franchie. On vous explique pourquoi cette info, un peu floue au premier abord, aurait dû au moins autant inquiéter le monde que la possible invasion des Russes en Ukraine.

C’est quoi cette histoire de limites planétaires ?

En 2009, un groupe de scientifiques internationaux crée un concept permettant de mesurer l’impact de différents facteurs sur la stabilité du système Terre. Celui-ci est représenté par l’image assez simple d’un camembert divisé en neuf catégories. Parmi elles, « le réchauffement climatique », « la réduction de l’ozone », « l’utilisation de l’eau douce » ou encore « le taux d’extinction ». Les experts se sont appliqués pour chacun à mesurer jusqu’à quel niveau l’humanité peut continuer à se développer et à prospérer. L’une de ces catégories a franchi selon leurs calculs la frontière au-delà de laquelle cet équilibre n’est plus possible : il s’agit de la limite « introduction d’entités nouvelles dans la biosphère », que l’on peut aussi appeler la limite « pollution chimique ».

Qu’est-ce qui se cache derrière ce qu’on appelle les « polluants chimiques » ?

Sur le papier, la pollution chimique correspond à toutes les entités émises lors de rejets de produits chimiques d’origine industrielle et/ou domestique. « Cette pollution peut résulter par exemple de l’utilisation de pesticides, de détergents ou encore de métaux lourds, détaille Mélanie Mignot, maître de conférences au laboratoire CNRS-COBRA à Rouen. Elle peut aussi être générée lors d’accidents ponctuels. » Dans ce dernier cas, il s’agit par exemple d’accidents industriels ou de marées noires. Il y a enfin et évidemment les plastiques qui « génèrent une pollution pour la faune et la flore lorsqu’ils sont relargués dans l’environnement », poursuit l’experte.

Si la définition des polluants chimiques est simple, les énumérer l’est beaucoup moins. Selon les chiffres du Stockholm Resilience Center, il existe aujourd’hui environ 350.000 différents types de produits chimiques manufacturés sur le marché. « Cela va de la poche plastique à des molécules », explique Fabienne Lagarde, chercheuse de l’université du Mans dans l’unité mixte de recherches du CNRS. Le concept « d’identités nouvelles » a l’avantage de tous les réunir sous une même bannière : « Des substances qui n’étaient pas naturellement présentes dans l’environnement avant le siècle dernier pour la plus grande majorité », résume-t-elle.

Pourquoi cette limite est franchie aujourd’hui ?

« Pendant très longtemps, scientifiques et spécialistes croyaient en la capacité de résilience. A savoir que le milieu marin était capable d’absorber les polluants », explique François Galgani, océanographe à l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (Ifremer) et spécialiste des plastiques. Sauf qu’aujourd’hui, le constat est sans appel. « Certaines zones sont considérées comme mortes : il y a eu trop de déséquilibres, l’écosystème a été trop perturbé. »

L’étude du SRC montre que la production de ces nouvelles entités a été multipliée par 50 en 70 ans et qu’elle va encore tripler d’ici à 2050. Avec une telle production de masse, la courbe des substances qui finissent dans l’environnement ne peut être qu’exponentielle. « On est à des densités qui dépassent le million de déchets par kilomètre carré sur certaines zones au fond de la Méditerranée. On est à 24.000 milliards de particules flottantes à la surface des océans », choisit de donner comme chiffres (parmi beaucoup d’autres tout aussi déprimants) François Galgani. En 2015, lorsque nous l’interrogions déjà sur le sujet, l’océanographeparlait seulement de 5.000 milliards.

Dernier constat en date pour l’expert, si les quantités de déchets plastiques sont assez homogènes dans les zones où ils sont produits, elles augmentent dans les régions éloignées, comme les milieux polaires où il n’y a pourtant pas de population, ni d’industrie. « Dans les zones où ces déchets sont produits, on atteint des plateaux, mais en s’accumulant, ça déborde et les courants les amènent petit à petit dans ces zones reculées », explique François Galgani.

Faut-il s’inquiéter ?

Pas la peine de faire durer le suspense, les spécialistes sont unanimes, la réponse est « oui » et pour différentes raisons. « Le rythme auquel les sociétés produisent et libèrent de nouveaux produits chimiques et d’autres nouvelles entités dans l’environnement n’est pas compatible avec le fait de rester dans un espace d’exploitation sûr pour l’humanité », assure la coauteure de l’étude Patricia Villarubia-Gómez. « Ces polluants peuvent s’accumuler dans l’environnement et/ou former des sous-produits de dégradation pouvant présenter un risque pour la santé humaine et l’environnement », analyse Mélanie Mignot, dont les recherches portent sur ces polluants chimiques. Cette accumulation pose problème, car même si un produit est interdit, comme c’est le cas pour certains pesticides ou additifs, ils peuvent rester encore présents longtemps.

Dans la nature, « le souci, c’est de savoir si le milieu est altéré de manière irréversible et sinon, en combien de temps il peut se régénérer », expose François Galgani, soulignant que la réponse est variable « selon le polluant et si son un apport ponctuel ou permanent ». Dans certains cas, la réponse est déjà malheureusement connue. « On ne va pas aller chercher les millions de tonnes de plastiques non dégradés dans le fond des océans. Cela demande trop d’argent et d’énergie », lance, pragmatique, Fabienne Lagarde. Quant aux substances qui se dégradent, certaines deviennent irrécupérables, comme les microplastiques. « On ne peut pas passer au peigne fin tous les océans de la planète », ajoute-t-elle.

Pourquoi on en parle moins que le réchauffement climatique ?

Selon le camembert des scientifiques du SRC, la limite concernant l’« introduction d’entités nouvelles dans la biosphère » est largement plus dépassée que celle liée au changement climatique. D’après François Galgani, si on en parle moins, c’est avant tout une affaire de sensibilité, car la pollution chimique est locale alors que le changement climatique est global. « Le problème des pesticides à la Martinique est régional et celui qui habite en Suisse s’en fiche. S’il y a une augmentation des températures, ce sont tous les écosystèmes qui sont touchés », donne en exemple l’océanographe.

La pollution chimique est aussi plus compliquée à mesurer. Comme les polluants chimiques appartiennent à des familles très diverses, le message est plus « diffu ou brouillon », note Fabienne Lagarde. « Pour le climat, on a un responsable bien identifié : les gaz à effet de serre et un indicateur mesurable : les +1 ou +2 degrés sur les températures », analyse-t-elle. Il n’y a pas que pour le grand public que c’est complexe. « Les contaminants, une fois dans l’écosystème, peuvent subir des processus de dégradation », explique Mélanie Mignot. Ces nouvelles molécules qui « ne sont pas nécessairement connues » sont à plus faible concentration. Si elles n’en demeurent pas moins nocives, elles « nécessitent des instruments sensibles pour les détecter à des seuils bas », poursuit l’experte, dont le laboratoire développe justement des méthodes d’analyse d’échantillons complexes issus de l’environnement pour mieux appréhender les transferts de polluants dans l’écosystème.

Pour Fabienne Lagarde, une des solutions pour ne plus dépasser cette frontière serait évidemment de couper le robinet de la production en masse. « L’innovation ne peut plus seulement être la création d’une nouvelle molécule ou substance, il faut maintenant raisonner en cycle. »