Politique : « La transidentité a été une bénédiction », explique Marie Cau, maire d’un village nordiste

Il y a des élections dans des petits villages qui sont à marquer d’une pierre blanche. Celle de Marie Cau est de celles-là. Le 23 mai 2020, elle a été élue maire de Tilloy-lez-Marchiennes, 500 habitants et habitantes, dans le Nord. Rien d’incroyable. Sauf que ce jour-là, elle n’est pas seulement devenue maire, mais la première personne ouvertement trans élue maire en France. Un symbole dans un pays où l’égalité des droits n’est toujours pas acquise, malgré des progrès. Deux ans plus tard, Marie Cau se défend vigoureusement d’être une militante LGBT, mais sort un livre, Madame le maire*, qui prend presque la forme d’une autobiographie. 20 Minutes l’a rencontrée.

Qu’est ce qui vous a donné envie de partager votre récit ? Est-ce lié à l’intérêt qu’a suscité votre élection ?

Oui, tout à fait. Je ne voulais initialement pas écrire un livre. Lorsqu’on est une personne trans, on n’a pas envie de s’exposer. On est plutôt habitué à se masquer. Mais d’un autre côté, j’ai eu tellement de retours positifs sur mon élection que je me suis dit : « pourquoi pas ? » Puisque visiblement, c’est utile pour certains de voir des exemples de « normalité positive », si on peut dire ça comme ça. Des témoignages de personnes dans le passé m’ont aidée à comprendre, alors je me suis dit que je devais à mon tour faire ce travail d’explication. Il s’agit de raconter d’une manière non politique, non-radicale, juste une expérience de vie d’une personne avec ses joies et ses souffrances pour que les gens qui ne sont pas dans la culture LGBT comprennent. Mon parcours amène un peu dédramatiser la question transgenre. J’ai à la fois voulu éviter le côté politique et le côté pathos et médical.

Vous faites effectivement un récit très personnel d’une transition très longue. Jusqu’à votre élection comme maire, vous travailliez toujours sous une identité masculine. C’est une manière aussi de dire que ce n’est toujours pas si facile de transitionner en France ?

Ce n’est toujours pas facile, mais ça l’est quand même plus. J’ai 56 ans et ce qui était vrai il y a vingt à trente ans, ne l’est plus aujourd’hui. A mon époque, il n’y avait pas de parcours, pas de suivi et pas de traitement. Il n’y avait pas d’opération, on vivait dans la clandestinité. Quand vous faisiez une transition, vous n’aviez plus de diplôme, vous n’aviez plus de CV, vous repartiez sur une page blanche. Cela signifiait perdre son emploi, perdre sa famille, être rejeté. On nous traitait de malades mentaux. On était obligé de vivre dans une sorte de double vie. Aujourd’hui, les jeunes trans peuvent démarrer une nouvelle vie.

Vous avez fait une transition sans passer par la case psy, ce qui est encore très très rare. C’était pour avoir plus de liberté ?

Oui, parce qu’à l’époque, j’ai essayé : je me suis fait insulter par des psys très agressifs qui me faisaient passer pour une malade mentale. Au mieux, comme une personne homosexuelle refoulée. Non ! Je connais mon orientation, j’ai toujours aimé les femmes. Il y avait une incompétence complète chez les psys, c’était un milieu hostile qui essayait de vous convaincre ou vous aviez des délires et qu’il fallait revenir dans le droit chemin. Payer 100 euros toutes les semaines pour quelqu’un qui vous déteste, franchement, j’ai jeté l’éponge. Je me suis dit que je pourrai me débrouiller. En fait, tout ce que je pouvais faire sans l’accord d’un médecin, je l’ai fait. Mais j’ai pu y arriver aussi parce que j’avais une aisance financière qui m’en donnait les moyens. Ce qui n’est pas possible aujourd’hui pour des jeunes trans qui n’ont pas cette capacité-là. Ils doivent passer sous les fourches caudines d’une équipe médicale pluridisciplinaire qui, encore aujourd’hui, met ses conditions.

Vous dites à juste titre dans le livre que les femmes trans n’ont pas le droit à l’erreur concernant leur apparence physique. Est-ce que vous diriez que c’est la même chose pour vous en tant que maire ?

C’est clair. On m’attend au tournant. Tant que j’ai que je réussis mes projets, que j’ai des succès dans ma commune, ça va aller. Mais au premier faux pas c’est sûr qu’on dira « Vous avez vu cette femme trans, elle est incompétente… » C’est clair qu’il y a des gens qui attendent à l’orée du bois la première erreur ou la première difficulté.

Vous la ressentez déjà la transphobie dans l’exercice de votre fonction ou est ce que l’autorité de maire change la donne ?

L’autorité des maires change la donne. Donc c’est beaucoup plus hypocrite. Vous avez droit à des sourires, des poignées de mains, mais bizarrement, les dossiers n’avancent pas, il y a des blocages, des non-dits. Et on sait par personnes interposées qu’il y a eu des paroles transphobes.

La différence n’est ni un défaut ni une qualité, dites-vous. Les étapes et les embûches de la vie d’une personne trans ne peuvent-elles pas être des plus ? Certains sportifs de haut niveau LGBT ont expliqué après leur carrière que cette expérience-là les avait aidés à mener leurs carrières…

Vous avez tout à fait raison. Pour moi, ça a été cathartique. Dans la vie, on a des épreuves, soit on les transcende et on grandit, on s’élève et on en tire une force, soit on s’effondre, on s’autodétruit et on disparaît. Les épreuves successives m’ont fait grandir. Mais je sais que des personnes trans n’ont pas su dépasser ça, parce que c’est quand même un sacré parcours d’obstacles à affronter : les difficultés professionnelles, familiales, financières, de santé… Je me suis souvent demandé si la transidentité, pour moi, était une malédiction ou une bénédiction. Je sais qu’aujourd’hui c’est une bénédiction. Mais pendant longtemps, je l’ai pris pour une malédiction. On n’arrêtait pas de me faire chier simplement parce que j’existais. Je dérangeais les gens. Finalement, ça m’a permis de grandir, de mieux me comprendre, de comprendre les autres et d’avoir une élévation plus spirituelle que politique et d’avoir beaucoup de recul. Ça m’a permis de prendre beaucoup de hauteur par rapport à des gens qui sont dans le combat et non pas dans le débat.