Polanski accusé de viol : Pourquoi on ne peut pas distinguer l’artiste de son œuvre

Roman Polanski à la Cinémathèque le 30 octobre 2017 — Francois Mori/AP/SIPA

  • La photographe Valentine Monnier accuse Roman Polanski de l’avoir « rouée de coups » et violée en 1975 à l’âge de dix-huit ans.
  • Alors que sort son dernier film, J’accuse, on entend parfois un appel à distinguer l’homme de l’artiste.
  • Pour Iris Brey et Isabelle Germain, cette distinction ne tient pas.

Une nouvelle affaire de viol trouble la sortie de J’accuse, le dernier film signé Roman Polanski. Dans une interview au Parisien parue vendredi dernier, la photographe Valentine Monnier est sortie du silence. Elle affirme avoir été « rouée de coups » et violée par le cinéaste en 1975, lorsqu’elle était âgée de 18 ans.

Alors que plusieurs dizaines de féministes ont bloqué une avant-première dans un cinéma parisien mardi soir, beaucoup d’invités de la principale avant-première sur les Champs-Elysées ont expliqué « dissocier l’homme du réalisateur ». L’argument avait déjà été utilisé, notamment à l’heure de la rétrospective à la Cinémathèque de Paris, pour défendre le cinéma de Roman Polanski.

« C’est une forme d’aveuglement d’utiliser cet argument »

« S’il s’agissait d’un boulanger, personne n’oserait dire « il a violé plein de petites filles, mais il fait du très bon pain » », observe Isabelle Germain, fondatrice du journal Les Nouvelles News et spécialiste du traitement médiatique des violences faites aux femmes. Et, pour Iris Brey, critique et universitaire, spécialiste de la représentation du genre au cinéma, l’argument ne tient pas la route. « C’est une forme d’aveuglement d’utiliser cet argument. Pourquoi on ne se pose pas cette question dans d’autres cas ? Si un homme est accusé de racisme, personne ne va sortir l’argument de la séparation entre l’homme et l’œuvre. Et j’observe que, lorsqu’on parle d’une femme, on rapproche toujours sa vie personnelle des images qu’elle crée ».

« Roman Polanski utilise son statut d’artiste pour entrer en contact avec ces femmes, poursuit Iris Brey. C’est parce qu’il est un réalisateur connu qu’il rencontre Samantha Geimer, alors âgée de 13 ans ». Cette distinction entre l’artiste, d’un côté, et le film, de l’autre, est donc illusoire.

Polanski érigé en héros ?

Roman Polanski a lui-même effectué un rapprochement entre son film, J’accuse, et son expérience personnelle dans une interview avec l’écrivain Pascal Bruckner à la Mostra de Venise. « Dans l’histoire, je trouve parfois des choses que j’ai moi-même connues, je peux voir la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n’ai pas faites », avait-il expliqué. Si l’artiste lui-même fait le lien, comment ne pas le faire ?

Ces propos à la Mostra où il s’estimait harcelé et persécuté ont énormément choqué. Un changement de perception que salue Isabelle Germain : « Des brèches s’ouvrent petit à petit, grâce à #metoo, grâce à Adèle Haenel, mais je crains qu’elles ne se referment assez vite ». Les médias ont un grand rôle à jouer selon la spécialiste du féminisme. « On est dans la même problématique que Bertrand Cantat [condamné à huit ans de prison pour avoir tué sa compagne Marie Trintignant en 2003], qui fait la couverture de tous les journaux à sa sortie de prison. Il est important de ne pas ériger ces hommes en modèles. S’il y a impunité dans toutes les couches de la population, c’est parce qu’il y a impunité chez ces hommes-là, ils restent des héros ».

Des multiples accusations de viol

Et malgré la polémique, Roman Polanski peut sans entrave réaliser des films, trouver des financements et des soutiens. France Inter, par exemple, se retrouve dans une délicate position. Selon Isabelle Germain, ce qu’il s’y passe « est terrible ». Certes, Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski qui joue dans le film, s’est « décommandée » de l’émission Boomerang et Pop pop pop enregistrée avec Louis Garrel n’a pas été diffusée, « mais la radio, partenaire du film, n’arrête pas la promotion pour autant ». Plusieurs articles élogieux ont été publiés au sujet de J’accuse.

Faut-il censurer Polanski, arrêter de diffuser et de financer ses films ? « C’est un homme dont les multiples accusations de viol ne l’ont pas empêché de travailler, note Iris Brey. Il faut se demander pourquoi ». En plus de Samantha Geimer, onze autres femmes, parfois anonymes, ont lancé des accusations contre lui ces dernières années. Si la justice n’a pas pu, notamment pour une question de prescription des faits, arrêter l’homme, l’évolution des mentalités empêchera peut-être un jour l’artiste de produire des œuvres.

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