« Plus on monte dans la hiérarchie, plus les femmes disparaissent »… La difficile ascension des femmes scientifiques

« Les femmes scientifiques peuvent aussi avoir un impact pour la recherche qu’elles mènent, déclarait Emmanuelle Charpentier, co-Prix Nobel de chimie en 2020. Cela démontre aussi que la recherche, à l’heure actuelle, est aussi faite avec des femmes. Et j’espère que ça continuera parce que je vois beaucoup de jeunes femmes scientifiques qui décident d’abandonner la recherche. » Une réalité encore difficilement perceptible au vu des différentes études et autres rapports : dans l’Enseignement supérieur en 2017, les filles n’étaient que 36 % en sciences et 27 % dans les formations d’ingénieurs, selon l’association Femmes et Sciences.

Or alors qu’aujourd’hui on célèbre la journée mondiale des femmes et des filles de sciences, la tendance est-elle en train de s’inverser ? « Pas vraiment, admet Isabelle Pianet, présidente de Femmes et sciences. Entre la réforme des mathématiques il y a deux ans et demi et des stéréotypes de genre bien ancrés dans notre société, les jeunes filles laissent plus facilement de côté les sciences ». Pas étonnant pour cette ingénieure de recherche au CNRS quand on entend encore aujourd’hui « qu’un garçon qui réussit bien est génial et qu’une fille qui réussit bien, c’est qu’elle travaille ».

« Je n’ai aucune preuve que ces actes étaient sexistes mais… »

« Lors de mon année de terminale, mon professeur de philosophie a clairement dit que je n’y arriverai pas en classe préparatoire et que je ne serai jamais ingénieure. Il a lourdement insisté pour qu’un avis négatif soit noté dans mon dossier. Bien sûr, je n’ai aucune preuve que ces actes étaient des actes sexistes, mais je reste persuadée qu’il ne se serait jamais comporté de la sorte avec un des garçons de ma classe. De plus, comment pouvait-il juger de ma réussite dans une classe préparatoire scientifique alors qu’il était professeur de littérature ?, témoigne Valentine auprès de 20 Minutes. Heureusement, ma scolarité lui a donné tort puisque j’ai décroché mon diplôme d’ingénieure ».

Clara, chercheuse en sciences, a également fait ce constat : « Etant donné le manque de postes et la façon dont sont organisés les concours, seules les personnes ayant un très bon réseau et des appuis très importants s’en sortent. Pour ma part, dès la recherche d’une bourse de thèse, j’étais systématiquement classée derrière des hommes, ça n’a fait que continuer lors des concours. Il suffit de regarder dans les labos : les femmes sont très représentées chez les « thésards », mais, plus on monte dans la hiérarchie, plus les femmes disparaissent. »

Ironiser sur la parité et affirmer que les femmes et les jeunes filles ne sont pas intéressées par les sciences qualifiées de « dures » n’est-il pas réducteur si elles n’ont pas de modèles auxquelles s’identifier ? Isabelle Pianet, elle, tempère : « Il faut leur montrer des modèles accessibles. Tout le monde n’est pas Marie Curie. Et on a le droit de faire des sciences quand même ! » Et la présidente de Sciences et femmes d’enchaîner : « Mais dans les ouvrages scolaires, les métiers sont encore très stéréotypés : les femmes vont s’occuper des enfants, des soins. » D’où l’importance, selon elle, « d’intervenir dès le plus jeune âge ».

Le plafond de verre a encore de beaux jours devant lui

A 49 ans, Céline est parvenue à s’imposer dans un monde qui ne voulait pas vraiment d’elle. « Pendant toute ma scolarité, on m’a dit que je ne pouvais pas devenir ingénieure, qu’il valait mieux faire un bon bac B qu’un mauvais bac C, que j’étais une fille donc que je travaillais beaucoup mais que j’étais au maximum de mes capacités ». Mais à force de résignation et avec le soutien de ses parents, elle a obtenu son diplôme d’ingénieure en mécanique, a suivi une partie de ses études aux Etats-Unis et elle occupe désormais un poste de vice-présidente où elle dirige des groupes de recherche dans une grande compagnie internationale. Mais à quel prix ?

Le plafond de verre, terme éculé à force d’être brassé à toutes les sauces, est cependant une réalité criante. « Le biais sur les compétences en sciences et en mathématiques arrive durant l’année de CP », analyse Isabelle Pianet. Les stéréotypes de genre ont décidément la peau dure. « Promouvoir les sciences auprès des jeunes filles n’est pas l’apanage des femmes », déplore encore la présidente de Femmes et sciences, dans laquelle seuls 5 % des membres sont des hommes.

Un fossé creusé par la réforme de 2019

A une situation déjà bien déséquilibrée s’est ajoutée la réforme de 2019 de Jean-Michel Blanquer : « A 15-16 ans, c’est rare de savoir ce qu’on veut faire donc c’est important de rester généraliste le plus longtemps possible », analyse Isabelle Pianet. Toutes les formations sélectives aujourd’hui, les classes prépas, excepté les littéraires, exigent un niveau de maths élevé et donc un enseignement jusqu’en terminale a minima. » Or en deux ans, la part des filles suivant plus de 8 heures de cours de mathématiques en terminale a chuté de 41 % en 2019 à 31 % en 2021, alors que la proportion de filles en terminale est toujours stable. « Les enseignants nous ont alertés dès 2019, sur le fait que les filles abandonnaient les matchs plus facilement », précise Isabelle Pianet.

Faut-il alors prendre exemple ailleurs dans le monde ? « Aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup de femmes en maths et en informatique car elles peuvent exercer depuis la maison, constate Isabelle Pianet, les hommes privilégient le business et leur « laissent » la place en sciences ». Prendre la place ou affirmer leur pouvoir ? « Nous subissons des inégalités aujourd’hui en tant que femmes. Une fois que nous le savons, à nous de nous adapter et d’avancer ». Telle est la conclusion de notre lectrice Elsa, « dopée au girl power ».