France

Peut-on interdire le hors-piste aux skieurs en cas d’avalanche ?

En deux jours, six skieurs sont décédés dans les Alpes, en Savoie et en Haute-Savoie, emportés par des avalanches alors qu’ils pratiquaient le hors-piste. Le risque d’avalanche annoncé était de 4 sur 5.

« Le bilan du week-end est particulièrement lourd », a déclaré la préfète de Savoie, Vanina Nicoli, sur X. En seulement deux jours, six skieurs ont perdu la vie dans les Alpes, en Savoie et en Haute-Savoie, piégés par des avalanches alors qu’ils se trouvaient en hors-piste. Le risque d’avalanche était évalué à 4 sur 5.

« Au vu des accidents survenus en secteur hors-piste et du niveau toujours élevé des risques d’avalanches, la préfète appelle à la plus grande prudence et à la responsabilité de tous les pratiquants, pour leur propre sécurité et celle des secouristes », a-t-elle ajouté. Elle souligne qu’il n’existe pas de « petits hors-pistes » ni de « petites avalanches », et que le ski hors-piste est fortement déconseillé.

Comment empêcher les skieurs de s’aventurer hors-piste ? Faut-il considérer cette pratique comme un délit ? Comment cela fonctionne-t-il à l’étranger ? Pour répondre à ces questions, 20 Minutes a interrogé Blaise Agresti, guide de haute montagne et ancien responsable du PGHM de Chamonix, ainsi qu’auteur d’ouvrages de référence sur le secours en montagne.

Pour commencer, qu’est-ce qui est considéré comme du hors-piste ?

Le hors-piste consiste à s’aventurer dans la montagne, loin des sentiers battus. Dans un sens strict, il s’agit de tout espace qui n’est pas une piste balisée. Toutefois, au sein d’un domaine skiable, où tout est sécurisé par les pisteurs, il existe également des zones de hors-piste. Ce sont des pistes situées à proximité des zones balisées, souvent appelées « hors-piste de proximité », qui incluent tous les endroits de la station accessibles sans avoir à porter des skis.

Ce week-end, six skieurs sont morts en pratiquant du hors-piste. Pourquoi la montagne était-elle particulièrement dangereuse ?

Il a beaucoup neigeé et soufflé du vent, rendant le manteau neigeux instable et dangereux. De plus, le dimanche, il faisait particulièrement beau. Si cela avait eu lieu un lundi, il est possible qu’il y ait eu moins d’accidents. Les conditions temporelles ont donc un lien avec ce qui s’est passé. Cependant, pour moi, la principale raison des accidents réside dans les décisions prises, notamment en ce qui concerne le choix des itinéraires.

Se rendre dans des zones avec de fortes accumulations de neige causées par le vent, surtout si des pentes raides se trouvent au-dessus, augmente le risque d’accident. Peu des incidents survenus étaient imprévisibles. Ils étaient prévisibles. La question est plutôt de savoir pourquoi ces choix sont si souvent mal faits.

Pourquoi fait-on de si mauvais choix, selon vous ?

Il y a l’attrait de la poudreuse, avec l’excitation collective de skier dans 40 à 60 cm de neige fraîche, par beau temps. Mais il y a aussi un déficit d’éducation : comprendre comment lire une carte, les pentes, etc. Quand on se trouve au mauvais endroit, on espère que le DVA (détecteur de victimes d’avalanche) pourra aider. Mais certains n’en possédaient même pas [notamment deux skieurs à Val d’Isère, retrouvés grâce à leurs téléphones portables, ensevelis sous 2,5 mètres de neige, mais trop tard pour être réanimés].

Cependant, ce système de protection n’est qu’un outil pouvant sauver des vies. C’est en quelque sorte le minimum requis. Quand une mauvaise décision a été prise, et qu’on est au mauvais endroit au mauvais moment, on espère que l’appareil fonctionne pour obtenir de l’aide. Mais il ne doit pas être considéré comme un système de sécurité, c’est un système de sauvetage. En réalité, le véritable minimum serait de former les gens à la prise de décision et, surtout, à savoir renoncer.

Est-il possible d’empêcher les skieurs de faire du hors-piste ?

En France, l’esprit n’est pas d’interdire un espace de pratique. Le droit constitutionnel garantit d’ailleurs la liberté d’aller et venir, car la montagne est en libre accès. Ce n’est pas vraiment ancré dans la culture.

Faut-il envisager le hors-piste comme un délit pour dissuader davantage ?

Je pense qu’il serait judicieux d’interdire le hors-piste lorsque le risque d’avalanche est de 4 sur 5, autour d’une station de ski, en rendant impossible l’utilisation des remontées mécaniques. Sans interdire complètement la pratique, la meilleure solution serait de fermer la station, de ne pas ouvrir les pistes. Cela représenterait une mesure extrême pour les domaines skiables.

Sinon, pourquoi ne pas envisager une approche plus stricte en conférant plus de pouvoir coercitif aux pisteurs ? Par exemple, lorsque quelqu’un part sans avoir le minimum d’équipement de sécurité, cela pourrait constituer une infraction. Ainsi, le service des pistes aurait un « pouvoir de police », mais cela impliquerait de mettre en place une réglementation, ce qui n’est pas nécessairement la tendance actuelle.

Le problème est que cela donnerait une sorte de quitus aux risques 2 et 3. Or, ce sont les risques 3 qui génèrent le plus de décès. Cette interdiction pourrait réduire le nombre d’accidents, et si cela peut sauver des vies, c’est une voie valable à explorer. Interdire dès le risque 3 sur 5 serait presque équivalent à interdire tout le temps. Donc, des contraintes et contrôles supplémentaires lors des journées à risque 4 sur 5 pourraient renforcer une prévention qui, malheureusement, est souvent insuffisante.

Et comment cela se passe à l’étranger ?

Aux Etats-Unis, les stations ne font pas dans la demi-mesure. Elles mettent des cordes et des panneaux autour des domaines skiables, comme dans le Colorado. Tout ce qui est à l’intérieur de ces cordes, que ce soit sur piste ou hors-piste de proximité, est sécurisé, mais une fois le forfait acheté, il n’est pas permis de quitter la station depuis le domaine. En cas de sortie, il y a des contraventions délivrées par les pisteurs. Néanmoins, il est autorisé d’aller en dehors, dans la montagne sauvage, tant que cela ne part pas depuis le domaine. Le taux d’accidents est proportionnellement beaucoup plus bas, mais il a récemment augmenté, car les skieurs se dirigent vers le « back country », en dehors des stations.

En Italie, un professionnel de la montagne – guide ou moniteur de ski – impliqué dans un accident lors de sorties hors-piste sous risque de 4 sur 5 est présumé coupable de faute professionnelle. Les juges sont remarquablement sévères. Avec cette présomption de culpabilité, le guide doit prouver qu’il n’a pas commis de fautes lourdes. Ce système, combiné à l’obligation de porter un casque sur les pistes, crée des contraintes qui augmentent la vigilance. Là-bas également, le nombre d’accidents est inférieur malgré une incidence d’avalanches similaire, voire supérieure.

C’est donc une question de culture…

Oui. Selon moi, changer cette culture – fondée sur la perception du risque – aurait un impact bien plus important que de mettre en place des interdictions.

Tous les athlètes sont immergés dans le récit de « la pente la plus raide », sponsorisé par Redbull, nourris par les récits des films… Il existe une véritable incitation à ce type de ski dans les stations. Pourtant, tous les professionnels de la montagne mettent en garde contre les risques. Ce n’est donc pas l’avertissement qui fait défaut, mais plutôt la manière dont il est intégré dans notre pensée. La vraie question est pourquoi en tant que Français, on est aussi réticents à ce changement. C’est là, à mes yeux, le principal sujet.