Patagonia : Un effet boule de neige parmi les milliardaires pour léguer leurs entreprises à la nature ?

La philanthropie des dirigeants de grandes entreprises vient-elle d’entrer dans une nouvelle dimension ? Oubliez les dons classiques des milliardaires qui lèguent une partie de leur fortune, notamment en faveur de la planète. Une nouvelle étape vient d’être franchie avec Yvon Chouinard, fondateur de Patagonia : ce dernier a légué toute son entreprise à un trust et une ONG chargés d’aider notre chère planète bleue. Patagonia est estimé à 3 milliards de dollars, et réalise environ 100 millions de bénéfices annuels.

En valeur absolue, c’est loin d’être le plus gros don réalisé pour l’environnement. A titre d’exemple, le PDG d’Amazon, Jeff Bezos, a promis de donner 10 milliards de dollars à sa propre association, la Bezos Earth Fund, pour lutter contre la crise climatique. Mais Yvon Chouinard, lui, renonce à toute son entreprise et ses gains, marquant ainsi une révolution : « C’est sans doute la forme la plus extrême qui puisse exister dans la philanthropie. On ne peut pas imaginer donner plus », reconnaît François Levêque, professeur d’économie à Mines-ParisTech. Un Everest de générosité susceptible d’inspirer d’autres grandes fortunes ?

Un effet boule de neige incertain

« L’effet boule de neige pour une telle action semble compliqué », sèche d’emblée Anne Monier, chercheuse à la Chaire Philanthropie de l’Essec et enseignante à l’Ecole d’Affaires Publiques de Sciences Po. Elle prend l’exemple du giving pledge, lorsque Bill Gates avait incité les ultra-riches à donner la moitié de leur fortune à des associations. Un mouvement finalement très peu suivi. « Les rares cas d’effet boule de neige dans la philanthropie ont davantage lieu pour des catastrophes précises et soudaines, précise la chercheuse. Typiquement l’incendie de Notre Dame de Paris, où il y a eu un mouvement de foule au niveau des dons ».

Ce n’est pas demain qu’on devrait voir Elon Musk lâcher Tesla ou Mark Zuckerberg céder Meta. Patagonia a toujours été une exception, très engagée pour la planète depuis sa création. Yvon Chouinard fut même l’un des précurseurs pour la création des sociétés à mission (des entreprises qui se donnent statutairement une finalité d’ordre social ou environnemental en plus du but lucratif), rappelle Sophie Schiller, professeure de droit privé à l’université Paris-Dauphine, spécialisée en droit des sociétés et gestion de patrimoine.

Davantage de dons bruts

Un cas bien particulier, donc, et pas nécessairement appelé à faire jurisprudence. « Des exceptions de ce genre, il y en a déjà eu », évoque la professeure. Par exemple, Pierre Fabre a offert les parts du laboratoire éponyme à la… Fondation Pierre Fabre, qui a pour but d’améliorer l’accès aux soins et aux médicaments de qualité des populations des pays les moins avancés. Le cas remonte à 2008, et est loin d’avoir fait école. « Il est peu probable que les multinationales soient cédées à la planète, reconnaît Céline Louche, professeur en études organisationnelles et éthiques à Audencia. Mais le geste d’Yvon Chouinard peut inspirer des petites et moyennes entreprises ». Avec un bon vieux chèque, « le philanthrope conserve les bénéfices de sa boîte et donc garde sa fortune future. C’est bien moins risqué et coûteux », ajoute François Levêque.

Une tendance claire se dégage néanmoins, vers davantage de dons de la part des ultra-riches. « L’engagement des entreprises est un critère devenu fondamental, tant pour l’image des personnes qui les possèdent que dans le processus de recrutement des employés », insiste Céline Louche. « De nombreux entrepreneurs ont fait fortune très tôt et cherchent, pour la seconde moitié de leur vie, un but d’intérêt général », poursuit Sophie Schiller. La professeure évoque un autre point clé : l’envie des milliardaires de ne pas léguer trop d’argent à leurs descendants, afin de ne pas totalement biaiser leur rapport au monde.

Un don reste un don, qu’importe sa forme

Les descendants, justement, parlons-en. Car ces derniers peuvent être une sacrée épine dans le pied pour les philanthropes. « Yvon Chouinard a eu de la chance que ses enfants soient d’accord avec son action. Un milliardaire, aussi généreux soit-il, doit aussi assurer l’héritage », relève François Levêque. Et est donc poussé à utiliser le système de générosité actuelle, même s’il peut être critiqué, appuie Anne Monier : « De plus en plus de voix dénoncent la dissonance entre faire des dons de plusieurs milliards pour la planète et soutenir une industrie hyperpolluante. C’est ce qui ne passe plus aujourd’hui : le manque de cohérence ».

Attention tout de même à ne pas être rabat-joie : « Oui, il s’agit de dons défiscalisés et qui achètent en partie une image, concède Sophie Schiller. Il n’empêche : les milliardaires donnent des sommes considérables pour l’intérêt général. Le geste de Yvon Chouinard est beau, mais à défaut de devenir la norme, il ne doit pas faire passer les actions des autres pour du vent. »