Paris : Les Jardins d’Eole ont-ils été réinvesti par les riverains, une semaine après l’évacuation ?

Anne Hidalgo, la maire de Paris, l’avait promis. Les toxicomanes ont été évacués des Jardins d’Eole, dans le 19e à Paris, mercredi 30 juin. Une semaine après, les riverains ont-ils réinvesti le parc ? La sécurité s’est-elle améliorée ? Et les toxicomanes sont-ils vraiment partis ? 20 Minutes s’est rendu sur place à plusieurs reprises, pour constater la situation.

Lundi 5 juillet, vers 18h, quand on s’approche du parc, l’ambiance est assez spéciale, comme auparavant. Un groupe d’hommes alcoolisés semble se disputer – « Va te faire foutre » crie l’un d’eux –, un autre homme nous conseille de ranger notre portable.

A l’intérieur, cependant, la population est différente. Un couple avec une poussette entre, suivi deux minutes plus tard d’un papa avec ses deux filles. Des policiers municipaux arrêtent un homme qui veut entrer avec de l’alcool. Le lendemain, on nous demandera même d’ouvrir notre sac, pour le contrôler.

« Je suis super heureuse de retrouver mon parc »

Près des jeux dans la partie sud du parc, des familles surveillent leurs enfants, qui font de la balançoire ou escaladent des filets. « Aujourd’hui c’est la grande première, je retourne au parc que je ne fréquentais plus depuis des mois », se réjouit Anne-Frédérique Lamberdiere. Cette maman d’une petite Salomé qui la tire par la manche explique avoir déserté le parc il y a deux mois, avant que la partie nord ne soit sanctuarisée pour les toxicomanes évacués de Stalingrad. « J’étais sur la plate-forme pour enfants plus haut, un homme faisait pipi sur les jeux, j’ai interpellé les policiers et ils m’ont dit « que faites-vous la ? Allez ailleurs, ça craint trop ». C’est depuis ce moment-là que j’ai boycotté le parc, j’étais furax. Mais aujourd’hui je suis super heureuse de retrouver mon parc, on se sent en sécurité. Quand ils ont créé le parc Éole il y a 20 ans je descendais en débardeur sans avoir peur… », explique Anne-Frédérique. Qui ajoute être consciente néanmoins que le problème n’est pas résolu pour autant pour le quartier : « Ils sont toujours en face de chez moi ».

Dans les Jardins d'Eole, mardi 6 juillet 2021.
Dans les Jardins d’Eole, mardi 6 juillet 2021. – Aude Lorriaux / 20 Minutes

Cédric, policier municipal qui surveille le parc depuis 5 ans, abonde dans le même sens. Pour lui, il y a une « très grande différence » entre la situation du parc aujourd’hui et celle d’avant l’évacuation. « Là où il y avait tous les toxicomanes c’est vide », explique-t-il. Lui-même dit avoir eu peur et n’a plus peur depuis que c’est évacué.

Cyrille, qui habite en face du parc, fait sonner une autre musique. Il est venu ce jour se promener avec sa fille, mais pour lui, la situation n’a pas tellement changé. Il venait déjà dans le parc avant l’évacuation, car la partie sud était préservée des regroupements de toxicomanes. Il constate qu’il y a toujours des toxicomanes aux abords du parc. « On n’a pas le choix, on est obligé d’emmener les enfants se dépenser », dit-il. Sa femme s’est fait voler deux fois son portable. Le couple va bientôt déménager, ne supportant plus ce lieu « intense », dit-il. Cyrille est par ailleurs sceptique sur l’évacuation : « Il y a beaucoup d’investissement dans la sécurité et pas dans la partie sociale. Si c’est pour les déplacer, il n’y pas d’intérêt à évacuer. »

« Pour arrêter de fumer, il nous faut un endroit stable »

Le point de vente principal s’est délocalisé tout au nord du parc, sur le côté qui donne sur la rue Riquet. Là, entre 100 et 200 personnes stagnent toute la journée, des consommateurs et consommatrices mais aussi des dealers. Au moment où l’on sort notre téléphone, un consommateur nous prévient : « Rangez votre téléphone, les journalistes sont mal vus, ils se sont fait taper la semaine dernière ». Plus loin, Laura Steffan (pseudo), nous conte son histoire. Violée par son père, elle est tombée dans le crack comme on tombe dans un chagrin profond. Elle vient là pour consommer, mais aussi parce qu’elle a des amis ici. Elle est partagée sur l’évacuation du jardin : « Les habitants voient ça tous les jours, je suis maman je n’aime pas qu’ils voient ça » dit avec empathie celle qui explique pourtant avoir été blessée par un tir de mortier des riverains et riveraines – elle nous montre son bandage. « Dans le parc, on était cachés au moins, continue Laura. Et puis ce n’est pas comme ça qu’on va diminuer : pour arrêter de fumer, il nous faut un endroit stable. La salle de fume de gare du nord est fermée [la salle d’inhalation est fermée actuellement à cause du covid] »

A ses côtés, Didier (un faux prénom), également consommateur, acquiesce. « Ils ne nous ont même pas demandé notre avis. Faudrait plus d’acteurs sociaux pour permettre aux gens de s’en sortir. Ce n’est pas ici qu’on va arrêter ». Laura aussi ne se sent pas écoutée : « Ils ne nous prennent pas au sérieux. J’ai un bac L et trois CAP. On voudrait des salles où on peut fumer. »

Insécurité

Laura et Didier parlent calmement, nous mettent en garde, essaient presque de nous protéger, mais de fait, l’insécurité règne aux abords du parc, et ne s’est pas arrangée depuis l’évacuation. Vendredi, une bande de jeunes s’est battue au couteau, nous apprend le policier Cédric. Il y a eu trois blessés à l’arme blanche, selon notre consœur Caroline Politi. De nouveaux tirs de mortier ont été lancés des riverains vers les toxicomanes. « Ça a juste déplacé le problème. Avant on ne pouvait pas rentrer dans le parc, aujourd’hui on ne peut même plus s’en approcher », déplore Frédéric Francelle, porte-parole du Collectif 19, un collectif de riverains.

D’autant que si la grande majorité des « crackeurs » et « crackeuses » ont été évacuées à l’extérieur, il reste encore des consommateurs à l’intérieur, en moindre nombre. Au nord du parc, dans la partie anciennement occupée par les groupes de toxicomanes, les aires de jeux sont toujours vides d’enfants. Des gens jouent au basket. On croise trois consommateurs, qui ne sont pas satisfaits de l’évacuation du parc : « C’est une erreur si je fume du crack, je pleure tous les jours, ce n’est pas une fierté, explique Ulhadi Ghennai. Mais le con qui a évacué ce parc, il n’a pas réfléchi. Le résultat c’est que les parents ont peur de passer dans la rue, surtout les femmes. Ça me fait mal que les gens qui fument du crack soient devant tout le monde. » « Avant dans le parc, quand il y avait des bagarres, c’était contrôlé », complète Houssem, qui déplore un manque de « prise en charge », lui qui n’arrive à fermer l’œil que lorsqu’il peut fumer.

Certains endroits du parc sont en totale non-mixité. Comme ce terrain de football au sud-ouest du parc, où une cinquantaine d’hommes jouent et s’entraînent sur les agrès. D’autres font la prière, bavardent, font des pompes, du gainage… André, fonctionnaire en chemise blanche qui vient tous les jours s’entraîner, nous rassure : « Ici, pas de violence ni de bagarre, ils sont pacifiques ». Mais ce climat de non-mixité n’est pas très accueillant pour les femmes.

Anne Hidalgo avait promis que les Jardins d’Eole seraient « rendus aux habitants ». La promesse n’est pas encore complètement tenue, mais le sujet est au menu des discussions du Conseil de Paris, qui a lieu ce mercredi.