Paradis fiscaux : « Comme pour l’écologie, il y a beaucoup de beaux discours mais des actes insuffisants »

Luxembourg, Panama, Qatar, Irlande, île Caïman, Suisse… En pleine Coupe du monde de football, il y aurait aussi de quoi organiser une compétition entre paradis fiscaux tant la liste de pays semble longue et le problème insoluble. Un constat que dresse autant qu’il déplore Renaud Van Ruymbeke, ancien juge d’instruction, dans son livre Offshore : Dans les coulisses édifiantes des paradis fiscaux (Les liens qui libèrent, 2022). Passé la rapide question sur la définition d’un paradis fiscal – « un pays où on ne paye pas d’impôts ou très peu, qui a un secret bancaire très fort et auprès de qui il est très difficile d’obtenir des informations », explique-t-il -,  il revient pour 20 Minutes sur l’inaction actuelle et l’importance d’une coopération mondiale. 

En 2009, Nicolas Sarkozy, alors président, annonçait : « les paradis fiscaux, c’est terminé ». Treize ans plus tard, vous dites dans votre ouvrage qu’il n’y en a jamais eu autant. Comment l’expliquer ?

Il n’y a pas de volonté politique claire d’éradiquer les paradis fiscaux, et un certain nombre de pays n’ont aucun intérêt à le faire. On peut citer les dictatures, qui font du détournement de fonds et de la corruption une base de leur pouvoir. La Russie ou la Chine s’enrichissent ainsi sur le dos de leur population. D’autres ont fait de leur avantage fiscal une part importante de leur bénéfice et de leur attrait. Citons par exemple le Luxembourg, la Suisse, l’Irlande ou Chypre. Eux aussi n’ont aucun intérêt à bouger.

Mais de nombreux pays auraient intérêt à agir…

Cette inertie est absolument incompréhensible à une époque où les Etats doivent faire face à beaucoup de dépenses publiques pour financer les hôpitaux, la transition énergétique… Les Etats affichent des déficits gigantesques mais ne vont pas chercher cet argent à leur porte. Les économistes estiment la valeur des avoirs cachés à 8.700 milliards de dollars, ce qui est potentiellement sous-estimé. Ce ne sera pas facile de récupérer cet argent, mais va devenir nécessaire. Il faudrait une démarche politique internationale. 

Il n’y a pas de zone géographique à traiter en particulier, les paradis fiscaux sont partout, et il faudra une coopération de toutes les Nations ou presque pour les éradiquer. Si on ne s’attaque qu’à une partie, les avoirs seront juste transférés vers d’autres paradis fiscaux. Des pays comme la France ou l’Allemagne, spoliés de leur richesse, pourraient lancer un grand mouvement international et organiser une sorte de COP fiscale.

La lutte fiscale a celle menée pour l’écologie ?

La fiscalité a cette similitude avec l’environnement qu’il y a beaucoup d’intentions, de beaux discours, mais que les actes sont bien insuffisants. Des mesures ont été prises, par le G9 ou l’OCDE, mais ce n’est pas assez. Tout comme les émissions de CO2 ont atteint un niveau record en 2021 malgré tous les discours sur l’urgence climatique, les paradis fiscaux prospèrent.

On part même de plus loin car pour les paradis fiscaux, nous en sommes encore à l’étape de la prise de conscience.

Les citoyens ne se rendent-ils donc pas compte du problème ? 

Ils savent plus ou moins que cela existe, mais c’est abstrait. Ils ne savent pas comment ça fonctionne, combien d’argent est perdu, ce qu’il faudrait faire. Il faut amener cette information aux citoyens, et ces derniers pousseront pour faire changer les choses. Pour soigner un malade, il faut un diagnostic avant de passer au traitement. Nous en sommes encore au diagnostic.

Le jour où les citoyens auront pleinement conscience de ce problème, les politiques commenceront vraiment à bouger. Il suffit de voir quelques affaires retentissantes, comme celle de Jérôme Cahuzac, pour voir que le sujet est extrêmement sensible, et donc porteur. S’il y a bien une chose que les gens ne supportent pas, c’est l’injustice, notamment fiscale. Le principe d’égalité est bafoué par des puissants.

Même si l’Union européenne devenait le fer de lance d’un tel mouvement, la Chine ou les Bahamas pourraient lui répondre « Vous n’êtes pas crédible avec le Luxembourg ou Chypre dans vos rangs »…

Si on souhaite que l’Union européenne soit moteur de cette coopération, il faudra d’abord faire le ménage, que ce soit au Luxembourg, à Chypre, en Irlande. Ces pays profitent de la règle de l’unanimité en votant « non » et en échappant à une régulation.

Chaque « camp » ne peut sans cesse se renvoyer la balle, il faut apprendre à montrer patte blanche et oublier ses intérêts personnels.

Pour le Luxembourg ou la Suisse, être un paradis fiscal va au-delà d’un simple bénéfice, c’est pratiquement dans leur identité, sans compter que cela représente un important softpower. Ne va-t-il pas être difficile de convaincre ces pays ?

Bien sûr qu’ils n’ont aucun intérêt à perdre leur statut de paradis fiscaux, mais dans tout bouleversement mondial, il y a des perdants. Si les Nations spoliées ne mettent pas la pression, ces pays ne vont pas se sacrifier.

Ce n’est pas non plus totalement renier leur identité : la Suisse ou le Luxembourg ne brassent pas que de l’argent sale, ils montent également de très bonnes affaires avec de l’argent propre, et garderont leur savoir-faire. Et encore, le Luxembourg, l’Irlande ou la Suisse, qui sont des nains géopolitiquement, devraient pouvoir être contraints avec de la volonté. Cela sera plus dur pour la Russie ou la Chine, ou même Doha et les pétromonarchies, avec qui nous avons des liens économiques forts.

Tout cela prête au pessimisme quant à cette COP fiscale…

Je pense qu’un jour, les choses bougeront. Regardez comme la jeunesse est concernée, militante pour le climat, avec une vision internationale. Cela sera de même pour les paradis fiscaux. Le monde change vite, d’autant que la prochaine génération, plus politisée, devra surmonter le remboursement de dettes considérables, notamment en répercussion du coronavirus. Ils ne se gêneront pas pour demander des comptes au paradis fiscaux. La cause n’est pas perdue.