Pakistan : Le Premier ministre pris au piège de la question du blasphème

Le Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, le 9 novembre 2019 à Kartarpur. — K.M. Chaudary/AP/SIPA

Pensant renforcer sa base ultra-conservatrice dans son pays et polir son image de défenseur de la foi dans le monde musulman, le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, s’est placé 
à la pointe du combat contre les caricatures du prophète Mahomet. Mais ce pari semble aujourd’hui s’être retourné contre lui.

Le Pakistan est confronté depuis une semaine à des émeutes qui ont débouché sur la mort et l’enlèvement de policiers. L’ambassade de France a appelé à ses ressortissants à quitter temporairement le pays.

Encourager les extrémistes

Imran Khan s’était lancé dans une guerre des mots avec Emmanuel Macron, quand le président français avait défendu le droit à la caricature au nom de la liberté d’expression, lors de l’hommage rendu à un enseignant tué le 16 octobre après avoir montré des dessins satiriques à sa classe, dans la foulée de la republication de représentations du prophète Mahomet par l’hebdomadaire Charlie Hebdo. Il avait alors accusé Emmanuel Macron d’« attaquer l’islam », un mois après avoir déjà estimé à l’ONU que les caricatures avaient contribué à renforcer l’« islamophobie ». Mais plutôt qu’avoir amadoué la droite religieuse, il semble surtout avoir encouragé les extrémistes, en particulier le Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP) qui réclame depuis cet automne l’expulsion de l’ambassadeur français.

« Je pense que le Premier ministre a compris qu’apaiser les forces radicales n’est pas chose aisée, parce que quand vous tentez de les satisfaire, ils demandent encore plus. Jusqu’ici, il a échoué à maintenir l’équilibre », estime l’expert sécuritaire Amir Rana. L’islam dans son interprétation stricte interdit toute représentation de Mahomet et la question du blasphème est particulièrement sensible au Pakistan, où elle transcende les frontières entre les partis. « Aucun homme politique ou dictateur militaire pakistanais n’a jamais contesté ou ne contestera jamais l’idée que l’honneur et la sainteté de l’islam et du prophète, de sa personne en particulier, ne sont pas importants pour eux », constate l’analyste politique Mosharraf Zaidi.

Sentiment anti-français

« A chaque fois que le Premier ministre représente ce point de vue, il a de l’impact sur le grand public », ajoute-t-il. La rhétorique de Imran Khan a accompagné un sentiment anti-français qui a conduit à plusieurs manifestations contre la France, à l’appel du TLP, et au boycott de produits français. Le 25 septembre, le jour même où il s’exprimait devant l’ONU, un Pakistanais, Zaheer Hassan Mahmoud, avait grièvement blessé au hachoir deux personnes devant les anciens locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo à Paris. Certains proches avaient confirmé que le jeune homme avait regardé des vidéos de Khadim Hussain Rizvi, le fondateur du TLP, décédé en novembre.

De nouvelles manifestations très violentes en novembre, lors desquelles les protestataires avaient tenté de s’approcher de l’ambassade de France à Islamabad, n’avaient pris fin qu’après des discussions entre le TLP et les autorités. Celles-ci se seraient alors engagées à expulser l’ambassadeur français après un vote au Parlement, selon le TLP. Mais le gouvernement est toujours resté vague sur l’existence d’un tel accord. La semaine passée, le TLP l’a accusé de ne pas avoir tenu sa promesse et a appelé à une marche à Islamabad le 20 avril pour réclamer à nouveau cette expulsion, déclenchant l’arrestation de son nouveau chef, Saad Rizvi.

Vote à l’Assemblée

Le gouvernement a répondu aux violentes manifestations qui ont suivi en interdisant le TLP, qualifié de groupe terroriste. « Personne ne peut être au-dessus de la loi et de la Constitution », a tweeté ce week-end Imran Khan, tout en suggérant n’avoir agi contre le TLP que parce qu’il désapprouvait ses méthodes violentes et non son idéologie. L’interdiction du TLP pourrait n’avoir que peu d’effets, car d’autres partis religieux lui ont déjà apporté leur soutien. « L’État pakistanais a, pendant des décennies, activement encouragé l’idéologie qui anime le TLP et a poussé la population à sympathiser avec lui », remarque Madiha Afzal, de la Brookings Institution.

Pour elle, Imran Khan marche sur le fil en tentant de « ne pas renier l’idéologie du groupe et ses demandes, tout en prenant des mesures à son encontre ». « Le Pakistan doit certainement gérer sa relation avec la France, les autres nations et le reste du monde, mais il doit aussi apparaître comme étant sensible aux sentiments des musulmans pakistanais », relève-t-elle. Imran Khan a finalement choisi d’accéder en partie aux demandes du TLP en acceptant mardi qu’une motion appelant à l’expulsion de l’ambassadeur soit soumise à un vote de l’Assemblée nationale. Cette résolution n’est cependant pas contraignante et il reviendra au gouvernement de la mettre en œuvre ou non si elle est adoptée. Ce faisant, il prend toutefois le risque d’encourager les extrémistes religieux à continuer d’user dans l’avenir de la violence comme outil de négociation.

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