« Ouistreham » : « Il faut être disponible à la différence de l’autre », estime Juliette Binoche

Le film Ouistreham est un miracle de cinéma social dans la lignée d’un Ken Loach. Avec un fond de vérité, le film s’inspirant du livre de Florence Aubenas sur la réalité du travail précaire pour lequel la journaliste avait endossé un rôle d’agent de propreté. Et ce qu’il faut d’invention, apportée par  Emmanuel Carrère, afin de rendre la fiction plus bouleversante encore.

Ainsi, Juliette Binoche n’est pas journaliste, mais romancière dans le film, moins portée sur l’analyse de faits de société que sur les amitiés que son personnage va nouer avec ses collègues de travail. La comédienne raconte à 20 Minutes comment elle a endossé ce rôle, un des meilleurs et des plus touchants qu’elle ait tenu.

L’existence de « Ouistreham » doit beaucoup à votre ténacité. Quels obstacles avez-vous rencontrés pour que le film voit le jour ?

Le fait que Florence Aubenas ait partagé cette histoire avec des gens en grande précarité et que son livre ait eu autant de succès la mettait peut-être dans une situation délicate, de culpabilité ou d’interrogation. Au téléphone, elle m’avait prévenue qu’elle n’accepterait qu’on en fasse un film que si l’adaptation était signée Emmanuel Carrère. Et il a fallu au moins deux ans pour débloquer les droits du livre. J’avais organisé des dîners avec Florence et Emmanuel afin que le film puisse commencer à exister. Je souhaitais coproduire le film, mais Emmanuel a eu peur, je crois, il a refusé catégoriquement… J’ai été surprise. Pour moi, c’était évidemment humiliant. Je lui ai dit : « Cette humiliation-là, c’est finalement une bonne façon de rentrer dans le film ». J’ai accepté avec la gorge un peu serrée. Aujourd’hui Emmanuel me connaît, je pense qu’il ne dirait pas la même chose.

La plupart de vos partenaires étaient de vraies femmes de ménage ?

Oui, elles connaissaient le boulot, elles m’ont montré, le sceau bleu, le sceau rouge, la balayette…

On sent entre vous une vraie complicité. L’alchimie a-t-elle pris facilement ?

Je ne sais pas si c’était mon état de fatigue qui me rendait vulnérable, mais tout le monde s’est montré très accueillant dès mon arrivée à Caen. Hélène, qui joue le rôle de Christèle, restait en observation : elle attendait de voir ! Je crois qu’elle avait besoin d’un temps pour se sentir en sécurité. Mais après quelques jours, elle m’a accepté totalement.

Lors du stage au début du film, toutes rigolent de votre maladresse. Vous en avez bavé ?

Non parce que je connaissais cette machine autolavante, j’en avais eu une et je savais très bien l’utiliser ! À la limite, mieux que certaines dans le film (rire).

En fait, vous êtes une vraie femme de ménage…

Mais oui ! J’ai appris avec ma mère qui nous avait éduqués comme ça. On ouvrait les fenêtres, Vivaldi à fond et tout le monde se mettait à faire le ménage de la semaine. 50 centimes si on passait l’aspirateur, 50 centimes si on faisait la vaisselle, c’étaient les règles de la maison. Donc je n’ai pas peur de mettre la main à la pâte.

À l’époque des « Amants du Pont-Neuf », vous viviez dans la rue pour comprendre la vie des SDF. Avez-vous préparé ce film-là de la même façon ?

Pas du tout. Je suis arrivée la veille du tournage dans un état de fébrilité comme le personnage de Marianne peut l’être, c’est-à-dire à bout. J’étais bien grippée. Et je ne me suis pas battue contre ça, au contraire. Je m’en suis servie pour l’histoire et le tournage. Mais comme Florence Aubenas, je devais surtout endosser un rôle d’observatrice. Il n’y avait pas de nécessité pour moi à le préparer, si ce n’est d’être présente et attentive vis-à-vis de mes partenaires, ne serait-ce que pour les rassurer et les aider à donner le meilleur d’elles-mêmes.

Est-ce que jouer dans un film aussi engagé que celui-ci correspond à ce que vous voulez dire du monde d’aujourd’hui ?

Je crois que tout film est engagé : La Bonne épouse sur la libération de la femme ou Celle que vous croyez sur la crise d’une femme de 50 ans. Ce n’est pas moins important que de montrer les invisibles de Ouistreham. Quand je choisis un rôle, il y a surtout un questionnement sur ce qui se passe en moi dans cette situation-là et ce que je peux faire de cette exploration humaine. Ce qui doit toujours l’emporter, c’est le désir de connaître et de partager. Pour approcher la vérité de ce que vivent les femmes de Ouistreham, il faut se rapprocher au plus près, être disponible à la différence de l’autre.

Cette idée de descendre de votre tour d’ivoire, on la ressent aussi dans votre façon d’utiliser les réseaux sociaux, très franche et accessible, quitte à faire réagir, par exemple quand vous ironisez sur les César qui vous ont « oubliée » pour « La Belle époque »…

Ce n’est pas grave, je m’en fiche. J’ai fait ça parce que je trouvais ça drôle et qu’il faut aussi rire de soi. Après, que ce soit mal interprété, ça appartient à ceux qui interprètent. On ne peut pas s’occuper de tout le monde.

On vous voit échanger des likes avec d’autres actrices sur Instagram. Il y a une vraie complicité entre vous ?

J’aime les vidéos de Jeanne Balibar, de Céline Salette… ce sont des femmes cashs et épatantes ! Marion Cotillard nous avons l’écologie qui nous rapproche. Quand nous nous sommes rencontrées, Marion m’a donné une dizaine de livres sur le sujet et on a participé à une manifestation ensemble. Mais on se voit peu, on est très occupées…

L’écologie est un sujet qui vous tient à cœur, je crois que vous travaillez sur un documentaire sur la responsabilité de l’homme par rapport…

… à la destruction de la planète, oui ! La première projection est prévue en mai. Marie-Monique Robin est en train de monter les interviews qu’on a faites à travers le monde. On a été au Mexique, en Guyane française, en Thaïlande, aux Etats-Unis, en Afrique… On va finir le film à Madagascar en février.

C’est un film que vous faites en binôme ?

Je pose les questions aux scientifiques dans le film. Parfois, j’ose les miennes, mais ce sont surtout les questions de Marie-Monique Robin, d’après son livre La fabrique des pandémies (éd. La Découverte). Elle a interviewé une soixantaine de scientifiques pour faire comprendre à quel point la destruction de la biodiversité est responsable de l’émergence de maladies infectieuses. C’est passionnant et renversant ! J’espère que ce film fera vraiment comprendre la mécanique destructrice dans laquelle nous nous trouvons et que nous avons construite dans notre économie industrielle. Ouistreham traite de social, mais sans l’écologie, point de survie ! Nous devons prendre soin des plus pauvres comme de notre terre. Sinon, on va dans le mur.