Open d’Australie : Mutisme, dons et clim… Pourquoi les stars ne montent-elles pas au front ?

Les stars du circuit ont récolté 150.000 euros pour les victimes des incendies — Sydney Low/CSM/REX/SIPA

« On ne laissera pas passer ». Vasek Pospisil est né un peu trop tard pour jouer le rôle de Gandalf au ciné, mais se rattrape comme il peut en jouant les grandes gueules du circuit ATP. A l’origine d’une pétition pour une meilleure redistribution des prize-money en Grand Chelem avant l’US Open 2019, le revoilà qui renfile son costume de preux chevalier pour sauver les poumons de ses pairs, contraints de jouer mardi le premier tour des qualifs de l’Open d’Australie dans des conditions épouvantables. « Tout ceci devient absurde. Il est temps de créer un syndicat des joueurs ».

On connaît la chanson, ça fait des années qu’on l’attend, la CGT de la balle jaune. Faute de mieux on se rabat sur le Medef, en l’occurrence le conseil des joueurs présidé par Novak Djokovic, « toujours très actif sur la question des prize money », nous souffle un agent, un peu moins pour monter au créneau sur la question de la santé des joueurs. Il poursuiit : 

« Je vais être un peu cru mais il faut savoir que pour l’organisation des Grand Chelem aussi bien que pour les gros noms du circuit, les joueurs des qualifications sont inexistants. »

Rafael Nadal et Roger Federer ont certes levé 150.000 euros en faveur des sinistrés des incendies en Australie en organisant un tournoi d’exhibition, on ne les a pas plus entendus que Nole sur la question de la santé des athlètes. En attendant la réunion du conseil de joueurs vendredi, deux jours avant que le début du tableau principal, le trio répète ses gammes dans les grands courts de Melbourne, véritables bunkers préservés de l’apocalypse par la clim et les toits rétractables.

« Roger et Rafa sont un peu égoïstes »

Les « inexistants » comme Brayden Schnur (103e à l’ATP) auraient préféré que les rois du tennis traînent un peu moins. « Cela doit venir des meilleurs gars, Roger et Rafa sont un peu égoïstes en pensant à eux-mêmes et à leur carrière. Comme ils sont proches de la fin, ils ne pensent qu’à leur héritage et plus au sport en lui-même. Ils n’essaient pas de faire ce qui est bon pour le sport. Alors ils doivent montrer plus d’implication. » Cité par L’Equipe, Nicolas Mahut​ tend à nuancer le propos du Canadien. « On dit que les tops joueurs ne se sont pas mobilisés, mais quand j’ai eu Rafa par messages, il était complètement disponible : ‘dis-moi, ça m’intéresse, je vais essayer d’aller voir…’ Mais il venait d’arriver et la veille tout allait très bien. C’est allé très vite. »

Conscient qu’il risquait de prendre la foudre, Schnur est revenu sur la dimension « égoïste » de ses propos sur Rafa et Rodgeur. « J’aimerais m’excuser auprès de Roger Federer et Rafael Nadal. J’ai un énorme respect pour ces deux joueurs. Leur contribution au tennis est remarquable et je suis reconnaissant de tout ce qu’ils font pour leur sport. » Mais le fond reste identique : les petits sont livrés à eux-mêmes et pas grand monde n’est là pour les aider. Conséquence, « les joueurs ont suivi l’orga comme des moutons et joué leurs matchs de qualif parce que s’ils ne vont pas sur le court, il n’y a pas de prize money et ça représente un manque à gagner pour nous [12.000 euros la victoire au 1er tour des qualifs] », regrette le Français Mathias Bourgue, vainqueur de son premier match de qualif jeudi.

« Pourquoi allez-vous sur le court ? »

SI les méga stars se révèlent bien discrètes, plusieurs grands noms des ATP et WTA se sont fait entendre sur les réseaux. Elina Svitolina et Alizé Cornet ont alerté, Gilles Simon ironisé et Lucas Pouille bien que forfait pour l’OA, s’est interrogé : « Je n’arrête pas de lire qu’il est dangereux de jouer, de lire des messages de joueurs/joueuses dire que c’est scandaleux de faire jouer [dans ces conditions]. Je ne peux pas juger je n’y suis pas… mais ma question est la suivante. Pourquoi allez-vous sur le court ? »

La réponse tient autant dans le manque à gagner dont parlait Bourgue que dans la sanction économique qui pèse en cas de forfait injustifié. L’agent développe : « Je peux comprendre que les joueurs [moins bien classés] aient des réticences à déclarer forfait car il y a des amendes, dont le prix est exponentiel. Plus vous avez de forfaits, plus l’amende est chère. La saison est longue, les forfaits finissent forcément par arriver, donc ils préfèrent garder leur compteur à zéro. » « On était tous d’accord sur le fait que tout ça est absurde et qu’il fallait boycotter les qualifs, nous dit Bourgue, mais au bout du compte il n’y avait pas d’élan collectif et on ne pouvait pas retenir ceux qui n’auraient pas été d’accord pour boycotter. »

De la difficulté de réveiller une conscience collective en vue d’une lutte des classes quand on pratique un sport individuel. Sans solidarité en bas, que vaudrait la voix de Rafa, Roger ou Novak ? Le Français s’interroge : « bien sûr qu’il manque un soutien aux petits joueurs mais d’un autre côté, que demander aux grands noms à par parler à l’orga et gueuler aussi comme certains l’ont fait pendant les qualifs ? On ne va pas leur dire de reverser les prize money de ceux qui auront déclaré forfait donc au bout du compte, ça aurait changé quoi ? »

Cynisme et résignation

De la fumée dans l’air, de la résignation aussi. Le cynisme des organisateurs mis en lumière par la journée de mardi a fait comprendre à tout le monde que, quoi qu’il arrive, ceux-ci trouveraient toujours une bonne excuse pour que se déroule l’Open d’Australie. Bourgue, toujours. « L’orga nous dit que c’est jouable avec un indice de qualité de l’air jusqu’à 97, puis on nous dit qu’entre 97 et 200 finalement c’est aussi jouable… Ils justifient tout ça en disant qu’ils ont engagé des experts en météo et qualité de l’air. » L’agent abonde :

« Je suis pessimiste, pour moi il va rien se passer. S’il y a un autre épisode nuageux, il y aura des interruptions puis quand il y aura moins de particules fines dans l’air, ils renverront les joueurs sur le court. Comme quand il pleut. Le tout en nous sortant des marqueurs environnementaux qu’eux seuls pourront vérifier et en assurant que la vie des joueurs n’est pas en danger. L’énorme pipeau habituel. »

En attendant, les pluies du milieu de semaine ont permis d’assainir l’air et vont offrir aux joueurs au moins deux jours de répit. Et autant de temps à Nadal, Federer et Djokovic pour organiser le front des joueurs en cas de nouvel épisode de pollution. Ou au moins de faire semblant.

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