« On devient aussi con que vous » : la francisation politique en Belgique
Depuis plus de 500 jours, la région bruxelloise doit faire sans gouvernement, établissant un record mondial. Une pétition du Mouvement Réformateur (droite), intitulée « Rendez nous notre marché de Noël », a récolté 25.000 signatures en vingt-quatre heures.
De notre envoyé spécial à Bruxelles,
« Tu sais comment on sauve un Français de la noyade ? Non ? Tant mieux ! » Les Belges ont également leurs blagues sur les Français, et celle-ci est un classique, surtout lors des mésaventures politiques françaises. La dissolution d’un gouvernement français qui peine à durer plus de trois mois et Emmanuel Macron qui, désespérément, cherche une majorité… À Bruxelles, il y a un plaisir discret à observer notre Ve République en difficulté.
« On s’étonne que vous soyez surpris du chaos », sourit Romain, soulignant que son pays « est celui du compromis ». Dernière illustration, la nomination d’un Premier ministre nationaliste flamand, « qui représente bien la Belgique à l’international, et s’est allié avec le parti socialiste », note le trentenaire. Véritable culture du compromis, priorité à l’intérêt général, absence de culte du chef, cordon sanitaire contre l’extrême droite… Pendant longtemps, la Belgique a pu se prévaloir de sa vertueuse politique pour se moquer de son voisin français. Moins vaniteux que les Français, les Belges n’avaient pas osé suggérer que leurs politiciens pouvaient être un modèle. Ils ont plutôt choisi la moquerie à la leçon de morale. Mais cette dynamique est en train de s’inverser. « Nos politiques se « francisent », s’inquiète Marc, 43 ans. C’est terrible, on est en train de devenir aussi bêtes que vous. »
Plus de 500 jours sans gouvernement belge
Résident à Bruxelles, Marc est au cœur de la situation. Cela fait plus de 500 jours que la région bruxelloise est sans gouvernement, un record mondial. Le Belge, habitué aux blagues courtes, commence à trouver le temps long. « Où est la prime à l’intérêt général ? », s’indigne Marc, alors qu’il pousse sa voiture embourbée dans la neige. Certes, un gouvernement n’aurait pas pu grand-chose contre les intempéries, mais son absence se fait sentir sur tous les autres aspects. « Des entreprises s’en vont, de nombreux financements associatifs sont bloqués, les banques ont stoppé leurs crédits à court terme, la dette s’envole », martèle l’économiste Bernard Keppenne, qui estime qu’« un blocage régional est très pénalisant ». Une dette qui s’enflamme, pas de budget ni de gouvernement… Ça ne rappelle rien à personne ?
Une amie de Marc, employée dans le secteur associatif, a été licenciée en raison du manque de budget, et il se demande comment la ville va s’en sortir. Les 89 députés bruxellois, issus de 14 partis différents, continuent de se disputer le pouvoir. Pascal Dewitt, politologue de renom à Bruxelles, souligne entre autres raison « une nouvelle génération » de politiques, moins enclins à faire des compromis. « Il faut apprendre à vivre avec, c’est une nouvelle façon de faire de la politique désormais », regrette un Marc nostalgique de l’ancien temps et de ses pneus neige.
Polémique sur les crèches de Noël et les pâtes
D’autres signes témoignent de ce changement. En décembre, une polémique autour de la crèche de la ville a enflammé les débats, dit Romain. Les personnages de la crèche étaient fabriqués à partir de tissus recyclés, avec des « visages » sans traits humains. Cette option a été interprétée par certains comme une adhésion à l’idéologie salafiste, qui interdit la représentation des visages.

Georges-Louis Bouchez, président du MR et acteur central de la polémique sur la crèche, est habitué aux controverses. Il y a deux ans, il avait déjà mené une croisade contre Barilla pour avoir proposé une version inclusive des carbonaras, permettant de les consommer halal, casher ou vegan. « Une culture de la petite phrase et de la polémique stérile », qui n’était pas habituelle, regrette Romain. « Il était un grand admirateur de Nicolas Sarkozy, notamment pour sa communication politique », précise Emilie van Haute, politologue à l’université libre de Bruxelles.
Réseaux sociaux et débats stériles
Depuis sa nomination à la tête du parti, les politologues se penchent sur la potentielle « fascisation » du MR, anciennement centriste. Cependant, son statut, loin d’être officiellement d’extrême droite, lui permet de relayer ses discours sur des pâtes trop halal ou des crèches islamiques sans franchir le cordon sanitaire. « L’absence médiatique de l’extrême droite crée un appel d’air », souligne Emilie van Haute. « Georges-Louis Bouchez reprend certaines de leurs thématiques pour espérer attirer plus d’électeurs. » (Avez-vous remarqué son admiration pour Nicolas Sarkozy ?).
Le cordon sanitaire apparaît aussi très perméable sur les réseaux sociaux, contribuant à la polarisation de la politique belge. « Des idées politiques extrêmes, notamment en provenance de France, inondent les réseaux belges et influencent l’opinion publique ». Preuve de cette porosité, des jeunes Wallons se sont interrogés sur l’absence de… Jordan Bardella des listes électorales belges, rapporte la spécialiste. Une évolution : « Autrefois, les Belges s’intéressaient peu à la politique, la laissant aux professionnels. Historiquement, il y a peu de manifestations ou de grèves comme en France. Aujourd’hui, la politique est devenue plus passionnelle, même dans un cadre familial privé ». Traditionnellement, le Belge lambda n’abordait que peu la politique, et encore moins de manière conflictuelle entre amis, explique Romain. « Même dans nos discussions, l’objectif est souvent de trouver un accord plutôt que de chercher à vaincre. » Emma confirme :
« Avoir passé le pire Noël de sa vie à s’engueuler dans la famille sur la crèche, l’immigration… »
Marc décrit la politique « comme un poison qui pourrit tout. On avait raison de s’en tenir éloigné, à l’époque ». Moins sérieux, Jules rigole autour d’une bière : « Votre arrogance ne s’arrête jamais. Vous vous pensez si inspirants, même dans vos défauts, les Français ? »
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Emilie Van Haute concède que le phénomène de polarisation politique affecte l’ensemble de l’Europe, et qu’il doit probablement davantage à Donald Trump qu’à notre propre pays. Toutefois, la politique belge parvient à tirer son épingle du jeu. Elle cite en exemple le retour du parti démocrate chrétien, qui regagne des électeurs grâce à sa position pro-consensus. « On sera toujours meilleurs que vous là-dessus », ajoute Jules en finissant sa pinte. Les blagues continueront.

