« On a mis les artistes au centre du jeu », promet Jodouin Mitrani de Minteed

Minteed n’est pas encore minté (l’acte d’inscription d’un NFT dans la blockchain). Mais c’est pour bientôt, assure Jodouin Mitrani, son CEO et cofondateur, qui veut mettre au service des créateurs de tout bord des outils simples et sécurisés pour exprimer leur art et le vendre dans le Web3.

Jodouin, tu étais sous le feu des projecteurs début juillet. Avec tes deux associés, vous avez annoncé en grande pompe la levée de fonds de Minteed (3 millions d’euros auprès de Fnac). De quoi est-il question ?

C’est un projet dans lequel on a voulu mettre les créateurs au centre du jeu. Avec Thierry (Jadot, ndlr) et Eric (Loreal, ndlr), les deux autres fondateurs de Minteed, on est passionnés d’art, notamment de photographie. Le Web 2.0 a été autant un formidable accélérateur de visibilité pour les photographes, que la porte ouverte au vol de leurs créations. Le Web3 doit permettre de retourner la chaîne de valeur en faveur de l’artiste. Le marché de la photo représente peut-être 2 à 5 % de celui de l’art, mais il a une particularité : ses professionnels ont en catalogue beaucoup plus d’œuvres qu’ils ne peuvent en exposer. Un grand photographe comme Sebastião Salgado, a peut-être 7.000 ou 8.000 images à montrer mais il n’en commercialise qu’un dixième. Au gré des échanges avec Fnac, notre actionnaire, on a convenu qu’on ne pouvait pas se cantonner à la photographie d’art. Minteed couvre aujourd’hui l’ensemble des expressions artistiques et des créateurs qui existent. Pour les accompagner dans la blockchain et toucher une nouvelle audience, Minteed leur fournit un environnement sécurisé, pensé autour de leurs usages.

Concrètement, qu’allez-vous proposer aux artistes ? D’émettre des NFT à partir de leurs œuvres physiques ?

Le NFT est un point d’entrée. Derrière, on a envie de développer beaucoup d’autres choses. De l’associer à une expérience, par exemple. Minteed doit être un espace de bienveillance et de sécurité pour les artistes. Ils pourront déjà y créer la rareté autour de leurs œuvres, puisqu’il n’y a pas de marché de l’art sans rareté, mais aussi y exprimer de nouvelles formes de création, comme l’art génératif, protégées dans la blockchain. Avec un mot d’ordre, l’accessibilité. Tous nos services doivent être faciles d’accès. Le créateur doit avoir le sentiment d’entrer dans un environnement sécurisé, qui lui permet de toucher une audience extrêmement large, avec des outils technologiques qui soient aussi simples que de créer un compte Instagram.

Quels usages anticipez-vous ?

On va le découvrir. On vit pour le Web3 l’équivalent de 1998 pour le Web ou 2008 pour le mobile. Les tout débuts. Il y a finalement assez peu de barrières technologiques à la créativité. Et quand il y en a, il faut les tordre. Le premier réflexe, en entrant dans le Web 3 a consisté à créer des clones numériques d’œuvres dans le Web 3. Pourquoi n’imaginerait-on pas l’inverse ? Un artiste exclusivement connecté, comme Zancan, pourrait trouver intéressant que ses collectionneurs puissent profiter de ses œuvres dans leur salon. Le propriétaire d’un NFT pourrait demander une impression haute-fidélité, elle-même certifiée. C’est le genre de libertés proposées par la blockchain.

Pas n’importe laquelle. Dans votre cas, Tezos…

Le choix s’est fait très rapidement. La technologie de Tezos nous a paru extrêmement mature, avec une attention particulière à l’égard des créateurs. Sa versatilité, avec la possibilité d’ajouter des fonctionnalités en permanence, nous permettra une grande agilité dans les projets proposés aux artistes. Enfin, son protocole proof of stake consomme très peu d’énergie.

Quid de l’audience ? Physique ou numérique, une galerie d’art vit de son public.

Le marché des NFT a vu l’émergence d’énormes marketplaces dans lesquelles des early adopters ont pu profiter d’une audience incroyable. Comme d’habitude, les premiers arrivés sont les mieux servis. Pour les autres, il n’y a pas ou peu d’audience possible. Les créateurs, les artistes, les musées, les institutions culturelles et même les marques qui ont envie d’interagir avec cet univers-là, ont besoin de leur propre galerie. Après tout, ils ont déjà leur communauté. C’est pourquoi l’ensemble des créateurs qui viendront sur Minted pourront bénéficier d’un générateur de galeries où exposer leurs œuvres et les donner à voir à leur public. Avec la liberté de les lister dans toutes les marketplaces compatibles avec notre technologie, Objkt, Rarible… pour ne pas se couper de ce marché.

Si l’art passe du tangible au numérique, le Web3 peut-il ramener le public au contact de l’art ?

Toute une génération ne va quasiment plus dans les musées. C’est triste, mais c’est comme ça. Elle ne pousse pas la porte des galeries non plus. Parce que ça reste une expérience très intimidante. Les jeunes qui vont découvrir le monde de l’art à travers les NFT auront probablement plus d’aisance, plus d’audace pour se rendre dans les galeries, et exprimer leur avis.

Contrairement au marché de l’art physique, le monde des NFT reste encore peu régulé. J’imagine que vous travaillez à rassurer artistes et collectionneurs sur ce point…

Il revient aux plateformes comme la nôtre d’anticiper les problématiques qui sont posées par le droit et que le législateur va avoir du mal à traiter dans l’immédiat. Il existe une règle toute simple, notamment en France, qui est de dire que lorsqu’un collectionneur achète une œuvre d’art dans une galerie, il obtient en échange une facture qui permet d’assurer la vente, mais aussi de reverser la TVA. Cela protège l’artiste et le collectionneur. Or, il se trouve qu’il n’y a pas de facture dans le monde des NFT. La blockchain étant transparente, il n’appartient qu’à nous d’aller chercher l’information et de l’extraire. Même si le législateur ne nous demande pas aujourd’hui d’appliquer la règle de la TVA et de la facture sur un NFT, Minteed le permettra. On veut que tout soit en ordre vis-à-vis des collectionneurs, des artistes mais aussi des pouvoirs publics.

Justement, à quel point l’administration suit-elle le dossier Web 3 ?

Le cadre légal est en train de s’écrire. Entre le ministère de la Culture qui dit « Allez-y, les NFT et le métavers, c’est extraordinaire », le président de la République qui veut faire de Paris la Mecque du métavers, et Bercy, qui a son propre avis sur la question, il va falloir trouver le bon équilibre. On sent cela dit beaucoup de bienveillance de la part des pouvoirs publics, qui privilégient le sur-mesure à la surrégulation. C’est, à notre sens, la bonne attitude pour satisfaire à la fois la volonté de libérer les investissements et les énergies créatives, un marché qui pèse quand même plus de 40 milliards de dollars, mais aussi la nécessité de définir un certain nombre de règles.