« Ocean Viking » : Pourquoi entre la France et l’Italie, c’est vogue la galère

Avec plus de 230 migrants secourus à son bord, le navire humanitaire Ocean Viking, qui bat pavillon norvégien, a essuyé ce mardi un refus d’assistance de la part des autorités italiennes. Sans solution, l’ONG Méditerranée a demandé assistance à la France, alors que parallèlement Paris dénonçait la politique de l’Italie de Giorgia Meloni. 20 Minutes fait le point sur ce bras de fer entre Paris et Rome.

Que s’est-il passé mardi avec « l’Ocean Viking » ?

L’Ocean Viking, navire humanitaire propriété de l’ONG SOS Méditerranée, ne trouve pas de terre d’accueil. Il navigue en Méditerranée centrale avec à son bord 234 migrants rescapés, récupérés il y a dix-huit jours sur « des embarcations impropres à la navigation et surchargées », a indiqué l’ONG dans un communiqué publié ce mardi.

Le même jour, après avoir contacté à de multiples reprises la Libye et Malte, Ocean Viking, qui voguait mardi au large du port sicilien de Syracuse, a demandé à l’Italie de lui assigner un lieu sûr, « conformément au droit maritime ». « Mais le nouveau gouvernement élu a imposé une interdiction implicite et discriminatoire d’entrer dans les eaux territoriales à tous les navires de recherche et de sauvetage opérés par des ONG », a déploré SOS Méditerranée. 

Mardi, l’Italie a finalement permis le débarquement du Rise Above, un autre bateau humanitaire contenant 89 migrants. Pour deux autres embarcations, les autorités transalpines ont opéré une sélection en refusant notamment des hommes majeurs. 

Ainsi, sur les plus de 1.000 migrants recueillis en mer par quatre bateaux ambulance, après avoir fui de Libye sur des embarcations de fortune, seuls ceux sauvés par l’Ocean Viking de l’ONG SOS Méditerranée étaient encore bloqués mercredi au large de l’Italie.

Pourquoi c’est le coup de froid entre la France et l’Italie ?

Paris n’a que peu goûté au coup de bluff italien. Mardi soir, les services de la nouvelle Première ministre d’extrême droite Giorgia Meloni ont salué la France qui accepterait d’accueillir l’Ocean Viking dans l’un de ses ports. Mercredi le ministre des Affaires étrangères italien Antonio Tajani a, lui, affirmé dans une interview que le président Emmanuel Macron lui-même aurait décidé «d’ouvrir le port de Marseille».

Démenti immédiat de l’exécutif français, fustigeant le « comportement inacceptable » de leur voisin « contraire au droit de la mer et à l’esprit de solidarité européenne ». Rome doit «jouer son rôle» et «respecter ses engagements européens», a insisté mercredi sur la radio franceinfo le porte-parole du gouvernement français Olivier Véran.

De quoi refroidir les relations entre la femme politique d’extrême droite et Emmanuel Macron, qui avait tout de même été le premier dirigeant étranger à la rencontrer à l’issue de son élection, à la fin du mois d’octobre. Une passe d’armes entre Rome et Paris qui rappelle le bras de fer qui avait déjà opposé les Européens à l’Italie il y a quatre ans, sous le gouvernement de Matteo Salvin. Paris et Rome s’étaient notamment accrochés autour du sort de l’Aquarius, l’ancien navire de l’ONG SOS Méditerranée, qui avait finalement dû débarquer à Valence en Espagne.

Pourquoi ce regain de tension entre Paris et l’Italie de Meloni ?

L’Italie a constaté cette année une forte augmentation des entrées sur son territoire par la mer, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, avec 88.100 personnes arrivées sur ses côtes depuis le 1er janvier. Sans surprise, la Première ministre italienne durcit la ligne politique migratoire de son pays depuis son arrivée aux affaires, en n’acceptant de recueillir que les mineurs ou les malades. Scandalisée, son opposition dénonce une « sélection » de migrants.

Et avec l’arrivée à Rome du gouvernement le plus à droite depuis la Seconde Guerre mondiale, les tensions ont repris avec Paris. «On assiste à un bras de fer diplomatique entre la France et l’Italie, qui ouvre une brèche vers d’autres situations de ce genre, car l’Italie remet clairement en cause l’accord européen (de solidarité) qui était en sa faveur », a observé auprès de l’AFP le chercheur spécialisé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) Matthieu Tardis. 

Depuis juin, un système de relocalisation, qui avait déjà connu un premier volet en 2019, prévoit qu’une douzaine d’Etats membres, dont la France et l’Allemagne, accueillent de manière volontaire des migrants arrivés dans des pays comme l’Italie, proche des côtes libyennes. Jusqu’à présent, 164 migrants ont été relocalisés en 2022 d’Italie vers d’autres Etats membres, dont 117 en vertu du mécanisme adopté en juin. Mais l’Italie réclame davantage de soutien des autres pays européens.

Mais alors où vogue « l’Ocean Viking » ?

SOS Méditerranée, constatant «l’impasse totale du côté de l’Italie», qui n’a accédé à aucune de ses 43 demandes de port sûr, avait finalement demandé l’assistance de la France mardi. Mais le navire n’avait «toujours pas de réponse officielle» mercredi matin, a indiqué à l’AFP la directrice de l’ONG Sophie Beau. L’Ocean Viking, qui est toujours resté dans les eaux internationales, remonte «actuellement le long des côtes siciliennes, vers le Nord et la Sardaigne», a-t-elle ajouté.

Ocean Viking a choisi de faire route vers la France, alors que la situation à bord « a atteint un seuil critique ». « Nous sommes maintenant confrontés à des conséquences très graves, y compris des risques de pertes de vies humaines », a rapidement prévenu l’ONG. Il est vrai que Gilles Simeoni, président de l’exécutif corse, s’est proposé d’accueillir temporairement le navire humanitaire dans l’un de ses ports « conformément à sa tradition d’hospitalité et pour éviter toute perte de vie humaine ».

De son côté, Benoît Payan, le maire de Marseille, a interpellé le gouvernement en indiquant qu’il était « de l’honneur de la France de les accueillir ». « L’Ocean Viking devrait arriver dans les eaux internationales près de la Corse le 10 novembre », a précisé l’ONG dans un communiqué, rappelant que « tous les rescapés secourus d’une situation de détresse en mer sont vulnérables. »