Nouveaux publics et visibilité : la techno a-t-elle perdu ses repères ?
La techno est un genre musical dont l’engouement pour les soirées n’a cessé de croître, entraînant des comportements tels que des bousculades et des agressions banalisées. Selon Valery B, la fête est devenue un espace social fragile qui demande du cadre, de l’écoute et une vraie responsabilité humaine.

Vendredi soir, la fête battait son plein. Au fil des années, la techno s’est imposée comme un genre incontournable parmi les propositions de soirées. Avec des BPM élevés, une dimension underground affirmée et une grande liberté, l’engouement pour ces événements n’a cessé de croître. Salles pleines à craquer, festivals de grande envergure, vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux : le succès est indéniable.
Cependant, derrière cette ferveur, de nombreux témoignages émergent : bousculades, agressions banalisées, recherche frénétique du drop… Autant de comportements qui interrogent non pas la musique elle-même, mais le contexte qui l’entoure : les usages, les types de public et les règles implicites qui semblaient structurer cet univers. À mesure que la scène évolue, les codes semblent s’évanouir, entraînant avec eux une conception de la fête comme espace collectif et bienveillant. Cette transformation soulève une question essentielle : comment une scène peut-elle perdurer si elle ne prend plus le temps de se transmettre ? En perdant son essence, l’univers de la techno ne risque-t-il pas de disparaître ?
Une fête en évolution ?
« La fête a longtemps été pour moi un lieu de respiration, de curiosité, presque d’observation sociale », confie Valery B, un physio reconnu dans de grands clubs parisiens, pour qui la nuit a d’abord été une passion avant de devenir son métier. « J’y allais pour la musique, l’énergie collective, mais aussi pour ce que la nuit révélait de notre époque », ajoute-t-il. « À un moment, j’ai voulu passer de l’autre côté, comprendre les mécanismes invisibles qui font qu’une soirée se déroule bien ou dérape ». C’est sur le terrain qu’il a appris à envisager la fête différemment. « Ce n’est pas seulement un moment de lâcher prise. C’est un espace social fragile qui requiert des repères, de l’écoute et une véritable responsabilité humaine. »
Cependant, avec le temps, Valery constate une évolution du public : « Ce qui a le plus changé, ce n’est pas seulement l’âge ou le nombre, mais la relation à l’espace et aux autres ». Selon lui, les comportements se sont polarisés : « Il existe toujours un public respectueux et conscient des codes, mais une autre partie est devenue plus impatiente et exigeante. »
Cette transformation des rapports à la fête se fait également sentir du point de vue des artistes : « Auparavant, c’était une scène de niche », explique Kheli, un DJ actif depuis cinq ans. « Aujourd’hui, elle attire un public qui ne connaît pas toujours les codes. Les gens viennent pour vivre une expérience, parfois pour se filmer, mais sans embrasser la dimension collective de la fête ». Un constat qui résonne chez Laureline Teste Wyrich, COO du média spécialisé Clubbing TV. « La démocratisation a considérablement élargi les audiences, mais sans forcément transmettre les fondements de ces scènes. Lorsque les codes ne sont plus partagés, la fête devient plus individuelle, immédiate et donc plus fragile. »
Pour Valery, la logique économique qui régit ces soirées a un impact significatif : « Plus une soirée est vaste, plus elle est fragile. La pression économique pousse parfois à une saturation maximale, à accélérer les flux et à standardiser l’expérience. Pourtant, la sécurité et l’ambiance générale dépendent de l’attention portée au public. »
Les raisons d’un tournant : quand la fête devient virale
La première transformation concerne la visibilité. La techno, qui se transmettait auparavant par l’expérience et le bouche-à-oreille, se propage désormais massivement sur les réseaux sociaux. « Auparavant, quand je sortais, je faisais confiance aux collectifs, je ne regardais pas les line-ups, j’allais en soirée pour découvrir des artistes », raconte Kheli.
Aujourd’hui, la logique a changé. Les vidéos circulent en masse sur les réseaux sociaux. Cette hypervisibilité influence les attentes du public. « Beaucoup arrivent avec une idée précise de ce qu’ils souhaitent vivre », ajoute-elle. « Une intensité constante, des moments forts, quelque chose à filmer ». Une évolution qui modifie la relation à l’espace collectif. « Lorsque la fête devient une image, la relation aux autres se transforme », analyse Laureline. « On vient consommer un moment, sans forcément participer à un collectif. »
Une starification du milieu
Cette hypervisibilité a également changé la manière dont sont perçus les DJs. « Ils sont devenus le centre de tout », explique Kheli. « On s’attend à ce que les artistes offrent un moment précis, un drop, une énergie identifiable. Cela exerce une pression énorme et parfois limite la place de la surprise ou de l’expérimentation ». Selon elle, cette starification affecte les interactions avec le public. « Quand les gens viennent pour un artiste spécifique, ils ne se présentent plus pour un collectif, un lieu ou une scène. La fête devient plus individuelle, plus centrée sur la performance ». Cette tendance peut fragiliser l’esprit même de ces soirées : « On oublie que la techno s’est construite sur des bases très horizontales. »
Pour Laureline Teste Wyrich, cette évolution n’est pas entièrement nouvelle, mais elle s’est amplifiée. « La starification existait déjà, mais les réseaux sociaux l’ont exacerbée », note-t-elle. « Aujourd’hui, la visibilité s’est transformée en une sorte de monnaie. Elle ouvre des portes, parfois plus rapidement que le temps nécessaire à un développement artistique. »
Cette logique de visibilité a également permis à de nouveaux profils issus des réseaux sociaux de se retrouver aux platines. « Le problème n’est pas que des influenceurs deviennent DJs », tempère Kheli. « Tout le monde a le droit d’apprendre. Le problème, c’est lorsqu’on passe des étapes ». Un constat partagé par Laureline, qui y voit un symptôme plus large. « Certains accèdent à des scènes majeures avant même d’avoir eu le temps de se construire artistiquement. Lorsque la popularité devient un critère de programmation, on transforme la scène en vitrine et le public en cobayes. »
La fête politique
La techno n’a jamais été totalement apolitique. Émergeant dans des espaces alternatifs, elle a été bâtie sur des règles implicites et des valeurs de partage. « Affirmer que la fête est neutre, c’est déjà prendre position », rappelle Laureline. Selon elle, lorsque les cadres ne sont plus clairement établis, certaines dérives peuvent facilement se développer. Quand une scène grandit sans la transmission de ses valeurs, elle devient plus réceptive à des comportements qu’elle ne tolérerait pas auparavant. » Sur le terrain, Valery en fait un constat pragmatique. « Une soirée n’est jamais neutre », déclare-t-il. « Choisir ce que l’on accepte ou refuse, c’est déjà établir un cadre. Et ce cadre est essentiel pour que la liberté de chacun ne se réalise pas au détriment de celle des autres. »
Alors, l’esprit de la techno est-il en train de disparaître ? Pour aucun de ces acteurs, la réponse n’est aussi simple. Ils parlent plutôt d’un moment charnière, d’une scène en tension, contrainte de se redéfinir. Entre hypervisibilité et quête de sens, la techno semble aujourd’hui confrontée à la nécessité de choisir ce qu’elle souhaite continuer à transmettre.

