Nommée au prix Man-Booker, une consécration ultime pour Annie Ernaux

L’auteure française Annie Ernaux, chez elle à Cergy le 14 janvier 2008. — ANDERSEN ULF/SIPA

  • Annie Ernaux est en lice pour le prestigieux prix littéraire Man-Booker.
  • Si elle est aujourd’hui une autrice très reconnue, ça n’a pas toujours été le cas.
  • La reconnaissance de son oeuvre est venue des sociologues avant les critiques littéraires.

On saura ce soir si Annie Ernaux est la lauréate du Prix international Man-Booker 2019, décerné à Londres. L’écrivaine française est en lice pour Les Années, un roman publié par Gallimard en 2008 et traduit en anglais en 2017 par Alison Strayer. Il se déroule sur soixante ans, mélangeant l’histoire personnelle de l’autrice à des événements historiques. Le récit est autobiographique, comme souvent avec Annie Ernaux, mais écrit à la troisième personne.

« L’œuvre d’Annie Ernaux relève de ce qu’on appelle « l’auto-socio-biographie », explique Isabelle Charpentier, professeure de sociologie à l’université de Picardie et autrice d’une thèse en science politique sur Annie Ernaux. « Tout ce qu’elle écrit est vrai, elle raconte sa propre vie, mais elle entend raconter des trajectoires collectives de transfuges de classe à travers la sienne et celle de ses proches. »

Transfuge de classe, car née de parents ouvriers puis petits commerçants, puis devenue agrégée. Née Anne Duchesne, le 1er septembre 1940 en Normandie, Annie Ernaux a publié une vingtaine de romans et récits autobiographiques, dont le dernier, Mémoire de fille, est paru en 2016.

Auto-socio-biographie

Son premier roman date de 1974. Les Armoires vides évoque, à travers le personnage de Denise Lesur, son enfance normande, son tiraillement entre deux milieux sociaux, ses parents. Autant de thèmes que l’on retrouvera tout au long de son œuvre. Ce premier ouvrage hésite, déjà, entre roman et écrit sociologique.

Pendant près de dix ans « son œuvre est soit ignorée, soit reconnue à demi-mot » selon Isabelle Charpentier. Elle obtient rapidement un certain succès public, mais il lui faut attendre 1984, et le prix Renaudot pour La Place, pour la reconnaissance critique, pourtant mitigée. « De manière intéressante, elle est bien reçue quelle que soit l’orientation politique du média, à partir du moment où les critiques sont aussi des transfuges de classe. »

La publication de Passion simple, en 1992, est un nouveau tournant. Il raconte sa passion interdite, à la cinquantaine, avec un homme d’affaires étranger plus jeune. « Bien qu’autobiographique, ce roman semble rompre avec les caractéristiques de son œuvre, la dimension sociale y est beaucoup moins forte, explique Isabelle Charpentier. La critique se déchaîne sur ce que certains qualifient de « littérature de midinette ». Elle est moquée pour ses références populaires, comme une chanson de Sylvie Vartan, alors qu’il y en avait déjà dans ses précédents ouvrages. Elle est quand même reçue positivement par certains, notamment des femmes, mais il y a un retournement étonnant. »

Soutenue par les sociologues

Mais les sociologues, eux, qui l’étudient dès les années 1980, l’apprécient. « En réalité, Annie Ernaux a été reconnue par la critique sociologique bien plus tôt que par la critique littéraire. Elle s’appuie d’ailleurs sur leur reconnaissance pour se défendre. »

Les premiers travaux académiques littéraires sur son œuvre en France commencent dans les années 1990-2000. Elle est aussi introduite dans les manuels scolaires, mais pas en littérature, en sciences économiques et sociales. « La première fois que ses textes sont donnés en exemple en littérature, c’est dans des manuels à destination des lycées professionnels, raconte Isabelle Charpentier. Elle y est introduite par des enseignants militants, qui estiment que les expériences qu’elle décrit peuvent faire écho aux élèves auxquels ils s’adressent. »

Ce sont Les Années, en 2008, qui lui apportent une véritable reconnaissance critique. Et Annie Ernaux semble désormais avoir atteint un statut d’autrice culte. Des auteurs très variés comme Edouard Louis, ou Virginie Despentes, se réclament de son œuvre. Elle est adaptée en pièce de théâtre, invitée à la télévision, citée comme référence sur les questions féministes et de classe. Engagée à l’extrême-gauche, elle prend position sur le traitement des migrants, les violences sexuelles ou le voile.

Lectorat fidèle

« Les thématiques qu’elle aborde sont beaucoup montées en puissance ces dernières années, constate Isabelle Charpentier. Mais un des éléments de son succès, c’est qu’elle sait fidéliser ses lecteurs. Elle répond à tout le courrier qu’elle reçoit, correspond avec nombre d’entre eux. Ce sont des gens qui la suivent, font circuler ses livres, ce qui contribue à la notoriété de son œuvre. »

Cette notoriété devrait encore augmenter considérablement si elle reçoit le Man-Booker. Ce prix récompense des œuvres de fiction d’auteurs vivants, publiées ou traduites en anglais. Il est sponsorisé pour la dernière fois cette année par le groupe Man, qui a décidé de laisser sa place pour les prochaines éditions. « Ce prix, c’est une consécration ultime pour Annie Ernaux », estime Isabelle Charpentier. « Je pense que même elle ne s’y attendait pas. »

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