Neuvième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

« Je veux pas les roseaux dans le lac, les roseaux dans le lac….  » — Screamenteagle/Pixabay

En partenariat avec Rocambole, l’appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle gagne un coaching de trois semaines auprès de Jean De Saint Geores, un auteur qu’elle admire. Il l’accueille dans sa propriété des Vosges, l’ancienne demeure du négociant colonial ruiné du XVIIIe siècle. L’atmosphère est pesante dans la demeure, le coach imposant à la jeune femme un rythme effréné.

S’aventurant dans une aile inexplorée du bateau, Clémence tombe sur quatre ancres du XVIIIe siècle, dont une la trouble particulièrement, celle de L’Espérance. La jeune femme connaît en effet très bien l’histoire de ce bateau, puisque son ancien compagnon Abel, professeur d’histoire avait reconstitué cette frégate avec un groupe d’élèves. Ensemble ils projetaient de recréer le trajet de ce navire reconverti à la fin du XVIIIe dans la traite négrière, et disparu au cours d’une tempête dans les Caraïbes, engloutissant un trésor qu’Abel avait l’ambition de retrouver. Mais le professeur n’était jamais rentré et Clémence depuis avait fait tatouer « L’Espérance » sur son omoplate. Découvrant son secret, De Saint Geores la séquestre dans une cave et la somme de finir le livre qu’elle écrit, sans quoi elle disparaîtra sans laisser de traces… Clémence obtient la permission de faire une promenade dans le parc, mais Octave, le fils de son bourreau, sort alors une laisse…

EPISODE 9 – Les roseaux du lac

Les larmes me vinrent :
– Mais Octave, ça ne se fait pas de promener quelqu’un en laisse, je ne suis pas un chien !
– Je sais, mais papa l’a dit…

Je le coupai dans un cri :
– Mais tu ne vois pas que ton père est fou ? Sors ! Dégage d’ici !
Et je le poussai sans ménagement vers la porte, la claquant derrière lui. Je fonçai dans la salle de bains récupérer le coupe-ongles et entrepris de commencer mon travail d’évasion. Je fus interrompue par des coups violents et répétés dans la porte. Puis, un bruit assourdissant se fit entendre ; aigu et grésillant, je reconnus le débit crachotant d’un mégaphone :
– Tu ne dors pas tant que tu n’as pas écrit le chapitre suivant. Je répète : tu ne dors pas tant que tu n’as pas écrit le chapitre suivant. Dans un déluge de décibels, je reconnus le rire cruel de De Saint Geores.

– Je passerai dans cinq heures, récupérer le premier jet. Je répète : je passerai dans cinq heures récupérer le premier jet !…. c’est bien compris ?…..Terminé.

Un dernier coup dans la porte, puis le silence.

Lorsque De saint Geores passa quelques heures plus tard, comme il l’avait promis, il me trouva endormie, écroulée sur le clavier d’ordinateur. Je n’avais produit que quelques paragraphes. Mon geôlier entra alors dans une colère noire et dévastatrice, que je regardai avec l’indifférence des condamnés. Il pouvait bien hurler, tempêter, arracher les rideaux, j’étais dans un tel état de fatigue que ce déchaînement d’énergie me laissa de glace. Cependant, lorsqu’il renversa le bureau, envoyant valser l’ordinateur dont l’écran se brisa, je ne pus m’empêcher de pouffer :
– C’est ballot, je ne peux plus travailler maintenant !
Il se rua vers moi et la dernière chose dont je me souvins fut une pluie de coups.

Je fus éveillée par des caresses. De grosses caresses pataudes sur mon front. En ouvrant les yeux, je découvris le visage ravagé d’Octave. Sa bouche semblait morte, elle pendait sur le côté, laissant un trou béant sur la chair rosée, humectée de la salive de sa lèvre pendante. Je me levai d’un bond. Comme pour se justifier, il dit :
– Je suis venu prendre l’ordinateur, on va le réparer, ne t’inquiète pas. Je vais chercher l’autre et je reviens, d’accord ?

Et il partit. Il avait déposé sur le sol, près du bureau renversé, un petit plateau avec du thé, des biscuits et quelques fleurs des champs. Je m’y traînai et grignotai avidement quelques miettes. Assise par terre, alors que je contemplais l’étendue des dégâts, mon attention fut attirée par un tiroir fracassé que je n’avais jamais remarqué auparavant. M’approchant, j’y trouvai quelques feuilles d’un papier jauni. Le texte avait été tapé à la machine. En feuilletant les quelques pages, je tombai sur des annotations dans la marge ; je reconnus l’écriture de De Saint Geores. La dernière page contenait un petit texte manuscrit de sa main :
« C’est bien mon amour, continue. Et n’oublie pas de mettre dans le chapitre huit l’épisode avec la grand-mère qui cache la lettre, sinon tu auras des problèmes après. J’attends avec impatience la suite »

A ce moment, Octave entra. Vite, je cachai le papier derrière mon dos et il ne remarqua rien. Il était chargé d’une machine à écrire, qu’il déposa sur le sol avant de redresser le bureau. Il plaça cérémonieusement l’objet antique et se tourna vers moi :
– C’est celle de maman.
– Elle était écrivain ta maman ?
– Je sais pas.
– Qu’est-ce qu’elle tapait sur cette machine ?
– Pareil que toi.
– Elle travaillait aussi avec ton papa ?
– Oui, pareil que toi.
– Et elle est morte de quoi ta maman ?
– J’aime pas tes questions, maman.
– D’accord, j’arrête, mais juste une dernière, d’accord ?
– D’accord.
– Qui est Pondichery 1769 ?

À cette évocation, Octave changea de visage. Sa face torturée se crispa tant qu’elle finit par devenir un amas de rides contrariées. Comme je l’avais déjà vu faire dans une situation malaisée, il se mit à se balancer d’un pied sur l’autre en se tordant les mains. Sa tête se mit à trembler nerveusement et, dans un flot mécanique ininterrompu, les yeux révulsés, il se mit à répéter en boucle :
– Maman. Pondichery. Vierge de Grâce. Alcyon. Sempiternelle.

Puis il ajouta en hurlant :
– Espérance !

Avant de reprendre :
– Maman. Pondichery. Vierge de Grâce. Alcyon. Sempiternelle. Espérance !…. 

Inquiète, autant par l’état d’Octave que par l’éventualité que ses cris n’alertent De Saint Geores, je me précipitai vers lui. Je pris sa main, caressai son visage, lui murmurai des mots réconfortants d’une voix douce pour qu’il se calme. Petit à petit, son débit de paroles ralentit, le volume sonore de sa voix baissa jusqu’à s’arrêter. Il s’effondra dans mes bras, secoué de gros sanglots comme un enfant, et bafouilla une nouvelle boucle :
– Je veux pas que tu deviennes un roseau du lac maman, je veux pas que tu deviennes un roseau du lac maman, je veux pas, je veux pas les roseaux dans le lac, les roseaux dans le lac….

Je repris mon discours rassurant, le berçant doucement. Puis, quand il fut plus serein, je chuchotai :
– D’accord Octave, je ne vais pas devenir un roseau du lac, mais pour ça il faut que tu m’aides à sortir d’ici.

Il secoua la tête en signe d’assentiment,
– Toi aussi, tu devrais quitter cet endroit, ton papa n’est pas un bon papa pour toi Octave.

À ces mots, il prit la fuite, essuyant maladroitement ses yeux à grand renfort de reniflements.

La nuit tombait. J’entendais le vent souffler, les branches de l’épicéa caresser la toiture, comme un appel à l’évasion. Épuisée, j’éprouvais de grandes difficultés à faire le point sur la situation mais je sentais le danger rôder. Il était tapi là, dans le brouillard, silencieux, patient, prêt à bondir pour me dépecer. Une bouffée d’angoisse me serra la poitrine. Il me fallait une douche, vite, pour panser mes plaies, reprendre mes esprits et trouver une solution. Est-ce que les ennuis glissent sur la peau et disparaissent dans les vapeurs d’eau chaude ?

Alors que j’étais en train de me déshabiller dans la salle de bains, je perçus un chuintement, comme un battement d’ailes. Attentive, je tendis l’oreille, mais le silence emplissait toute la pièce. Je risquai un coup d’œil dans la chambre ; hormis les mugissements du vent au dehors, tout semblait calme. Mais alors que je m’apprêtais à enjamber la baignoire, le chuchotement reprit. Tournant la tête, j’aperçus au sol, près du lavabo, deux carrés noirs. Je me précipitai mais lorsque je me saisis du premier, mon sang se glaça : c’était un polaroïd. L’image n’était pas de très bonne qualité, mais on distinguait nettement une jeune femme, le visage tuméfié, le regard terrorisé. Elle posait à côté d’une ancre noire sur laquelle je lus : « Vierge de Grâce 1772 ». Le second polaroïd était du même acabit, mais il s’agissait d’un très jeune homme, la face couverte de sang, son ancre indiquait « Alcyon 1774 ». Quelque chose me frôla l’oreille ; c’était une nouvelle photo. On distinguait clairement une femme d’âge mûr hurler de terreur en s’accrochant aux roseaux sur les rives du lac. Son pied était pris dans une chaîne qui courait jusqu’à l’ancre : « La Sempiternelle 1782 ». Enfin la quatrième et dernière image tomba.
C’était « Pondichery 1769 ».

(…)

Découvrez le prochain épisode ici même le 2 avril à 17 h ou sur l’appli Rocambole pour iOS ou Android.

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